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Aristocrates chinoises et tradition horlogère

Cet article m’a été inspiré par une visite à l’exposition sur les femmes et les montres, organisée à l’occasion du SIHH par la Fondation de la Haute Horlogerie. Lorsque l’horlogerie fit son entrée au palais royal chinois en 1601, les femmes de l’aristocratie chinoise furent immédiatement conquises par les objets issus de cet art. Voici quelques anecdotes à ce sujet.

David Chang*

Un présent de Matteo Ricci

En 1601, le prêtre missionnaire jésuite italien Matteo Ricci (1522-1610), envoyé comme ambassadeur à Pékin, fit entrer à la Cité interdite plus de 40 offrandes, parmi lesquelles deux horloges à carillon, une petite et une grande. Lorsque l’Empereur Wanli (1563-1620), de la dynastie Ming, examina la plus grande, il s’aperçut que le carillon, mal réglé, ne fonctionnait pas. Il convoqua immédiatement Matteo Ricci et lui demanda de régler l’horloge pendant qu’il s’amusait, béat, à faire sonner la plus petite. L’horloge devint alors l’un de ses objets favoris et il la gardait toujours en face de lui pour l’observer, sans jamais se lasser d’écouter son carillon. On dit que la mère de l’empereur demanda à voir l’horloge dès qu’elle sut que Wanli était en possession d’un tel chef-d’œuvre. Elle ordonna à l’un de ses eunuques d’en dessaisir l’Empereur afin de pouvoir l’examiner.

Wanli craint que sa mère apprécie tellement l’horloge qu’elle ne veuille jamais la lui rendre. Il était pourtant obligé de se plier à sa demande. Il laissa donc l’eunuque s’emparer de l’horloge, après cependant avoir pris soin d’ôter le ressort commandant le mécanisme du carillon. La mère de l’empereur ne trouva guère amusante l’horloge cassée et la renvoya rapidement à son fils. Ces deux horloges sont les premiers garde-temps modernes introduits dans l’enceinte de la Cité interdite. Depuis cette époque, la coutume veut que les empereurs chinois collectionnent toutes sortes d’horloges à carillon. Mais les deux garde-temps offerts par Matteo Ricci sont indéniablement à l’origine de cette collection et de la tradition horlogère perpétuée dans la Cité interdite.

La Cité interdite, grande consommatrice d’horloges

Sous la dynastie Qing (1644-1911), c’est dans la Cité interdite qu’on trouvait le plus grand nombre d’horloges. L’Empereur et ses épouses en étaient de grands consommateurs. Ils étaient fiers de posséder les horloges les plus rares et les plus complexes du pays, dont ils ornaient les différentes salles du palais ainsi que les jardins. La famille impériale possédait deux types d’horloges : celles qui donnaient l’heure tout au long de l’année, et celles que l’on utilisait uniquement à l’occasion des banquets ou des célébrations du Nouvel An. Les premières avaient un emplacement désigné dont elles n’étaient jamais déplacées, tandis que les dernières servaient de décoration lors des festivités, avant d’être soigneusement emballées et rangées.

Deux tableaux datant de la période Kangxi (1661-1722) permettent de mieux comprendre l’usage réservé à ces horloges. Sur l’un d’entre eux, on peut observer une femme (1) portant l’élégant et simplissime costume chinois ainsi que quelques livres brochés traditionnels, symboles du charme culturel oriental, qui viennent créer un équilibre poétique avec l’artisanat occidental représenté par la montre émaillée. Le mariage entre science et technologie occidentales et tradition orientale souligne judicieusement les vertus des deux civilisations. L’autre tableau représente une aristocrate, à côté d’une horloge émaillée, qui observe deux chats espiègles (2) . Cette horloge, inspirée de la forme des pagodes en bois, comporte un cadran émaillé sur la face et les côtés duquel sont incrustés des émaillages colorés. Les motifs et la forme de cette horloge laissent penser qu’elle a été fabriquée dans les ateliers de la Cité interdite. Ces deux tableaux sont les toutes premières représentations d’horloges de la dynastie Qing.

Les horloges de précision étaient appréciées des Empereurs, mais aussi de leurs épouses et concubines, qui en décorèrent tout le palais sous la période Qianlong (1736-1795), jusqu’aux services en porcelaine, en jade et en émail, qui furent décorés de motifs en forme d’horloges. Les horloges étaient un tel trésor à l’époque qu’elles étaient les principaux trésors composant les trousseaux des épouses de l’Empereur Tongzhi (1862-1874) et de l’Empereur Guangxu (1875-1908). ■

*Directeur de la rédaction du magasine Watch Column

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