L’esprit de Valéry Giscard d’Estaing en Amérique du Sud

Richard Courbrant

Alors que tout jeune, il dévalait les pistes de Villars, ce chroniqueur ne savait pas que son lien avec la Suisse allait perdurer dans le temps. Assis face au Lac Léman, il avait pris conscience, arrivant de Bâle pour assister au Salon de Genève, qu’en définitive, tout ce décor, toute cette géographie, en quelque sorte, lui appartenaient. Tout au moins, c’est ce qu’il pensait. Jadis, c’est peut-être la volonté d’améliorer son ski et certainement son français qui l’avait attiré en Suisse. Aujourd’hui, c’est sans doute l’industrie horlogère et plus particulièrement la Haute Horlogerie. C’est sous ces différents aspects que j’ai connu cette industrie, en tant que détaillant lié à une Maison de ventes aux enchères, à la tête d’un service après-vente de plusieurs marques, en tant qu’ambassadeur d’une Maison de Fleurier. Mais c’est sans doute dans le cadre de la communication que j’ai trouvé mon plus grand bonheur et tout ceci à Buenos Aires, Argentine, comme base d’opérations rayonnant sur plusieurs pays d’Amérique Latine.

Durant cette vingtaine d’années d’apprentissage, j’ai pu acquérir quelques certitudes mais surtout la capacité de me surprendre dans une industrie en permanente évolution. Vingt ans sont insignifiants dans le cadre d’une histoire de plus d’un siècle dans notre région. L’histoire de la Haute Horlogerie en Amérique Latine date de l’époque où l’horlogerie a commencé à conquérir d’autres marchés, d’autres continents. C’est le moment où le sage artisan s’associe à l’habile commerçant. Et c’est ainsi que vont naître les premières grandes associations entre maisons horlogères et détaillants sud-américains : les Serpico & Laino au Venezuela, les Gondolo au Brésil, les Ricciardi en Argentine, les Freccero en Uruguay, les Cuervo & Sobrino à Cuba.. Mais ce sera aussi la naissance des premières filiales comme celle de Girard-Perregaux, au début du XXe siècle à Buenos Aires.

Nous n’avons ici ni l’espace ni le temps pour nous étendre. Nous allons donc céder à une certaine simplification en affirmant qu’ensuite, ce fut le temps des marques comme Tissot, Omega puis Rolex, à part Longines déjà présente depuis longtemps. Nous parlons là de volumes autrement plus importants qui s’appuyaient sur des structures de distribution fondées rapidement par les maisons horlogères traditionnelles. Nous prenons maintenant un nouveau raccourci pour arriver à notre époque, une époque de concentrations, de rachats, une époque marquée par l’émergence de grands groupes et par la consécration du marché du luxe. Tout ceci a également débouché sur l’apparition d’un nouveau type de détaillant qui a non seulement acquis un nouveau vocabulaire mais qui est surtout obligé d’utiliser d’autres instruments de travail comme les « business plan » ou les « media planning ». On a ainsi vu naître des nouveaux détaillants qui, sans perdre l’esprit commerçant et surtout le contact avec les clients, sont entrés dans l’ère du « management » et des « CEOs ». Tout cela a engendré un énorme essor de la Haute Horlogerie grâce à ces détaillants qui, faisant appel aux nouvelles techniques de gestion, ont réussi à vaincre les obstacles rencontrés dans les différentes économies de la région. De nouveaux collectionneurs avides de nouveautés sont ainsi apparus, venant rejoindre les collectionneurs traditionnels qui charrient encore dans leur ADN les grands noms de la Haute Horlogerie.

Dans les années 70, ce chroniqueur se souvient d’avoir écouté stupéfait un discours de Valéry Giscard d’Estaing mettant l’accent sur toute une série de bénéfices liés au maintien et à la valorisation de l’artisan et de son savoir faire. Dans un monde où la technologie commençait à consolider son royaume, tout ceci n’avait, pour ce chroniqueur, d’autre sens que celui d’être voué à une disparition certaine. Ce n’est que plus tard que cette forme d’oracle a trouvé sa signification pleine et entière. Un souvenir qui n’est finalement pas un hasard, car il justifie aujourd’hui une mission. La mission de ce chroniqueur qui cherche à transmettre dans sa région toutes les connaissances acquises dans ce vaste univers horloger, à retransmettre ces gestes ancestraux qui se perpétuent sur de nobles matériaux, sur des matériaux qui évoluent, tout en nous faisant découvrir de nouvelles mécaniques ou d’autres, bien plus anciennes, qui accèdent à la pérennité. C’est une haute température pour un émail qui redonne vie, éventuellement, à un grand artiste ou une grande œuvre ; c’est un cloisonné, un guilloché, un tourbillon, un double tourbillon, un coaxial, un double spiral…

Ce chroniqueur prend maintenant congé en songeant à ces drapeaux jaunes et bleus ailés en pleine Cordillères des Andes alors qu’un chaman faisait appel à toutes les divinités et à toutes les forces de la nature pour nous protéger et nous offrir la plus grande des sagesses. ■

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