Une jeune fille assise sur la trompe d’un moustique, quatre chameaux au pied d’une pyramide dans un chas d’aiguille, une montre qui bat dans l’œil d’une libellule… Ces choses pour le moins étranges ne sont pas les errances d’une imagination bizarre. Alliant technicité et délicatesse, ces créations sont l’œuvre de l’Ukrainien Mykola Syadristy, microminiaturiste de génie.
Elena Serebryanskaya
Nikolaï Leskov, célèbre écrivain russe du XIXe siècle, raconte dans un roman l’histoire de Levsha (« le gaucher »), un homme extraordinairement doué de ses mains qui parvient à chausser une puce. Depuis, le nom de ce personnage est utilisé pour désigner toute personne capable de réaliser des choses extraordinairement sophistiquées.
Pour avoir marché dans les pas du célèbre écrivain, le microminiaturiste Mykola Syadristy a été surnommé, au début de sa carrière, le “Levsha moderne”. Mais lorsque l’on découvre les autres œuvres de ce virtuose ukrainien, on se dit immédiatement que l’élève a dépassé le maître. Ses œuvres, uniques et impressionnantes, ont étonné le monde entier : de la France au Japon en passant par l’Argentine, de la Suède aux Émirats arabes unis en passant par le Vietnam. Il est possible de les admirer à Kiev, ainsi que dans la principauté d’Andorre dont le musée de la miniature accueille une collection privée ouverte au public.
Le plus petit garde-temps du monde
Tout a commencé en 1967 lors de l’exposition universelle de Montréal, où Syadristy a présenté le plus petit moteur électrique opérationnel du monde. Il ne faisait que 1/20 de millimètre cube, soit 20 fois plus petit qu’une graine de pavot. Pour confectionner cette pièce unique, Mykola a minutieusement réuni toutes les données alors disponibles sur les micro-moteurs et a confectionné ses propres instruments. Depuis, pour chaque œuvre qu’il produit, il utilise de minuscules outils, à côté desquels un cheveu paraît énorme. Des outils à usage unique qu’il jette simplement lorsque son travail est fini.
Pour son œuvre suivante, Temps, le maître a étudié les principes de l’horlogerie. Il a logé une petite montre dans l’œil d’une libellule en or de taille réelle. La montre se compose de 130 pièces et est le plus petit garde-temps du monde. Pour ce travail, Mykola Syadristy a consulté des spécialistes du domaine horloger. Ils lui ont répondu qu’il était absolument impossible de réaliser une montre en état de marche de moins de 9 mm car à cette échelle, la plasticité des métaux en affecte la précision (à ce jour, le plus petit mécanisme horloger du monde est le Calibre 101 Jaeger-Lecoultre qui mesure 14 x 4,8 x 3,4 mm et se compose de 74 pièces, ndlr). Le maître a alors décidé de réaliser un garde-temps électrique : son moteur est logé dans l’abdomen de la libellule et la montre, ornée de rubis, aux engrenages et pignons en acier résistant, fait tic-tac dans l’un des yeux de l’insecte doré.
Gravir l’Everest
Il est clair que pratiquement chaque œuvre de Mykola Syadristy a sa place dans le livre le Guinness des Records. Par exemple, le maître a apposé sa signature sur la largeur d’un cheveu, réalisant ainsi la plus petite inscription manuscrite au monde. Il a également produit la plus petite bouteille de Coca-cola : la bouteille dorée fait 1,65 mm de haut et le logo 0,7 mm de long. Il a réussi à faire tenir un moulin en or, composé de 203 pièces différentes, dans la moitié d’une graine de pavot, haute de 1,8 mm seulement. Ce moulin est la reproduction d’un moulin réel, exposé au musée international des moulins à vent et à eau de Gifhorn (Allemagne).
L’œuvre la plus complexe de Mykola Syadristy est A la mémoire d’Alexandre Grine*, une frégate miniature en or, platine et verre. Le bateau fait 3,5 mm de long et sa voilure ne fait que 0,003 mm d’épaisseur (400 fois moins épaisse qu’un cheveu). L’œuvre se compose de 337 pièces. Elle a demandé 71 jours de travail et de minutie à Mykola Syadristy. Il a déclaré que cette œuvre était son ascension de l’Everest, ce qu’on lui concède volontiers dès que l’on voit ce chef-d’œuvre d’orfèvrerie.
Mykola Syadristy aime travailler l’or et le platine. Ce sont ses matériaux préférés, non pour leur rareté et leur préciosité mais pour leurs propriétés qu’il connaît parfaitement. Car travailler un matériau à l’échelle microscopique exige une maîtrise irréprochable. Et le maître est un expert dans le domaine. Il a même écrit un ouvrage intitulé Secrets de microtechnique, dans lequel il décrit le comportement de différents matériaux en micromécanique.
Un artiste du XXIe siècle
Mykola Syadristy utilise également dans ses réalisations des pépins de fruits et de raisin, du riz, du sucre, des aiguilles de couture et même un fil d’araignée avec lequel il a relié la miniature Kobzar. Ce minuscule recueil de poésie, de 0,6 mm carré seulement, contient douze pages de poèmes du célèbre poète ukrainien Taras Chevchenko.
Inutile de dire que la réalisation de ces précieux objets exige beaucoup de concentration. L’homme doit renoncer à toutes les vanités du monde et entrer dans une sorte d’état de méditation. Un simple battement de cœur peut entraîner un faux mouvement qui anéantira l’œuvre. Il lui faut donc saisir cet instant de silence absolu entre deux battements de cœur.
Cet homme unique vit à Kiev. Il écrit des poèmes philosophiques, étudie les gens et essaie de comprendre la nature du temps et de la vie. Mykola Syadristy se décrit “simplement comme un artiste du XXIe siècle”. Ses œuvres d’art extraordinaires sont une belle illustration du potentiel illimité de l’être humain. ■
*Alexandre Grine (1880 - 1932) est un éminent écrivain russe. Son conte Les Voiles écarlates est un classique de la littérature romantique russe.