Les horlogers suisses sont fort attentifs au marché russe qui, même s’il n’est pas essentiel pour eux, n’en représente par moins une destination en forte croissance. Et pour mieux sensibiliser les consommateurs, ils n’hésitent pas à se référer aux traditions de la grande Russie et de l’époque soviétique.
Alexei Tarkhanov*
L’automne dernier, j’ai essayé de dénicher à Moscou le célèbre satellite artificiel « Spoutnik-1 », lancé en octobre 1957. Je me rappelle que dans mon enfance, il y avait des maquettes et des répliques de ce petit ballon d’aluminium poli d’un demi-mètre de diamètre pesant 83,6 kg un peu partout, notamment dans plusieurs musées constitués lors de l’époque soviétique.
Mais malgré mes recherches, aucun résultat. La plupart des musées étaient fermés, provisoirement ou définitivement, même le fameux musée de l’espace qui expose tous les vaisseaux spatiaux de l’URSS. Le seul satellite que j’ai finalement pu voir, c’est celui de la Rue de Moscou, où l’on peut contempler une statue représentant un ouvrier qui porte le fameux Spoutnik-1 au-dessus de sa tête. Un monument des années 1960, aujourd’hui englobé dans le marché aux fruits et légumes, ce qui lui doit son sobriquet d’« homme à la pastèque ».
L’ancienne Russie au goût du jour
A force de recherche, je suis toutefois tombé sur un Spoutnik d’un tout autre genre, celui exposé dans la boutique Vacheron Constantin de Rue Stolechnikov. La manufacture genevoise a en effet lancé une montre originale à l’occasion du 50e anniversaire de cet événement fantastique de l’histoire de l’humanité, pourtant oublié en Russie. Vacheron Constantin a ainsi édité une série limitée de dix pièces « Spoutnik » faisant partie de la collection « Métiers d’Art » et dotées d’un mécanisme d’affichage. Dans le plus pur esprit soviétique, ces pièces portent l’inscription suivante gravée sur la boîte : « 50-я годовщина запуска 1-ого искусственного спутника Земли » ou« 50e anniversaire du lancement du 1er satellite artificiel de la Terre ». Comme s’il s’agissait là d’un cadeau de Nikita Krustchev à ses « « camarades ».
Quand les horlogers suisses veulent faire plaisir aux Russes, ils cèdent en effet volontiers à cet esprit slave qui ravive la mémoire de l’ancienne Russie avec ses églises couvertes de neige, ses palais, ses grands ducs, ses ballets de Saint-Pétersbourg… La manufacture Ulysse Nardin, pour son exposition « History in Time » au Palais des Armures, a présenté le modèle « St. Basil Red Square » avec la fameuse cathédrale dupliquée sur son cadran cloisonné. Le joaillier russe Andrei Ananov, qui aime à se présenter comme le digne héritier de Karl Fabergé, créateur d’œufs précieux pour les Tzars, a fait pour cette « St. Basil Red Square » un étui-œuf « Egg of the Tzars ». Cartier a également mentionné Saint Basile a l’occasion de son exposition « Cartier. Innovations du XX siècle » tenue l’été dernier au Kremlin. Les coupoles de la cathédrale ont été représentées sur l’imposant cadran de la Cartier Santos 100. De son côté, Patek Philippe a produit pour la compagnie russe Mercury une centaine de Gondolo Calendario President en or rose avec cadran noir. Quant à Omega, pour l’ouverture de son boutique à Moscou, la marque a édité une série limitée à 99 exemplaires de sa De Ville X2 Red Square.
Hommage au passéisme nostalgique de l’Etat russe
On aurait tort de critiquer ces aimables attentions des horlogers suisses envers le marché russe, considéré certes comme très dynamique et en forte croissance mais certainement pas essentiel pour eux. Cela donne de magnifiques garde-temps répondant toutefois à cette nostalgie passéiste d’un Etat russe qui n’a rien trouvé de mieux que de baptiser le croiseur le plus moderne de sa marine de guerre « Pierre le Grand ». Dans l’absolu, on pourrait même s’attendre au lancement d’un chronographe « Raspoutine ». Avec sa « Spoutnik », Vacheron Constantin n’en touche pas mois une fibre essentielle de l’âme nationale. « C’était un véritable défi de réaliser cette montre « Spoutnik », m’a déclaré Juan-Carlos Torres, CEO de Vacheron Constantin qui m’a également expliqué que cette série extrêmement limitée répondait au caractère unique et exclusif de ce premier satellite. Je me suis dit que les ingénieurs suisses avaient décidément de la peine à comprendre quelles avaient été les conditions du travail de leurs collègues soviétique. Et surtout les délais impartis à l’époque pour ce nouveau défi.
Imaginez-vous. Le 21 août 1957, après des mois et des mois d’échecs, pour la première fois, la fusée porteuse R-7 n’explose pas sur sa rampe de lancement et ne pique pas du nez après quelques minutes de vol. Dans les dix jours suivant cet événement, le chef du programme spatial soviétique Serguei Korolev proposa de construire un Spoutnik. Seulement personne ne savait comment. Un moi après, il était pourtant conçu, fabriqué et même lancé.
Le Spoutnik a eu pour objectif de démontrer les capacités pour les missiles soviétiques d’atteindre leurs cibles aux Etats-Unis. Au lieu d’une pastèque en aluminium, les Russes auraient très bien pu placer en orbite la chaussure de Krustchev avec laquelle il a frappé sur le pupitre de l’Assemblée générale à New-York. D’une manière générale, les occidentaux ont toutefois bien compris que les soviétiques avaient réalisé quelque chose d’essentiel, même pour le monde capitaliste que Krustchev avait promis d’« enterrer ». De ce point de vue, le lancement du petit Spoutnik suisse est le reflet révolutionnaire du lancement du petit Spoutnik soviétique le 4 octobre 1957. Sans parler de la conception novatrice de la montre, il s’agit là de la première invasion du grand luxe dans l’histoire du communisme. ■
*Kommersant