Les Italiens ont peut être bien été les premiers à découvrir en nombre la magie des salons horlogers, soit du fait de l’amour que notre pays voue à la belle horlogerie, soit en raison de l’important travail de prosélytisme accomplis par la presse spécialisée.
Paolo Gobbi
Avouons-le : peu de choses sont tant aimées, tant détestées, recherchées, espérées, redoutées et étudiées que les salons printaniers de l’horlogerie en Suisse. Tous les acteurs qui les animent, producteurs et créatifs, journalistes, commerçants ou mordus, tous canalisent leurs opinions et leurs attentes sur ces deux petites semaines d’exposition.
Peut-être les Italiens furent-ils les premiers à découvrir en nombre la magie des salons, soit du fait de l’amour que notre pays voue à la belle horlogerie, soit en raison de l’important travail de prosélytisme et d’endoctrinement accompli ces vingt dernières années par la presse spécialisée, soit encore à cause d’un système de distribution qui, dans les années 90, comportait plus de 25’000 points de vente (à peine moins aujourd’hui). Résultat, au moins dans la Péninsule : l’attente frénétique des salons se manifeste dès janvier déjà. On voit les ventes s’effondrer en magasin en prévision des nouveautés à venir, les indiscrétions sur les nouveaux produits se bousculent, les journaux publient les avant-premières espérées, Internet relaie les rumeurs sur les modèles dont la production sera arrêtée (excellent pour les collectionneurs) et sur ce qui, en revanche, devrait arriver sur les présentoirs. Tout concourt à alimenter le mythe, la passion, le jeu, tout concourt donc à mobiliser cet univers qui est finalement le fondement de l’horlogerie moderne.
Mais qu’attendons-nous des salons et qu’y cherchons-nous ? La réponse n’est pas simple, elle diffère fondamentalement, selon qu’on se met dans la peau du commerçant ou dans celle du collectionneur passionné.
Un authentique bonheur
Le premier, toujours plus à contrecœur, affronte le voyage en Suisse non pas tant pour y chercher de nouvelles marques à proposer que pour donner la chasse, souvent en vain, aux « people » de circonstance. Sans espoir de découverte, en l’absence d’envie ou de possibilité de choisir l’inédit, le producteur de niche ou la jeune manufacture à proposer aux clients, les commerçants sont toujours plus nombreux à suivre les marques aux campagnes publicitaires tonitruantes, gaspillant leur professionnalisme face à un marketing qui ne tient pas toujours compte d’eux dans la chaîne de production. Sans parler du gros dilemme qu’ils vivent à chaque fois : quand et comment aller à Bâle mais, surtout, de quelle manière concilier l’étape de Bâle avec celle de Genève ? Une perplexité qui non seulement ne s’estompera pas mais deviendra encore plus aiguë en 2009, avec l’avancement du salon de Genève en janvier tandis que celui de Bâle demeurera au printemps : visiter les deux salons, soit faire deux fois le voyage avec tout ce que cela comporte ou se contenter d’un seul ?
Tout autre est le point de vue des passionnés de montres, de ceux qui les achètent, les arborent au poignet, s’en réjouissent et s’en rengorgent, les montrent à leurs collègues et amis ou les bouclent à double tour dans l’obscurité de leur coffre-fort. Pour eux, les salons ne sont pas des échéances lointaines mais, souvent, l’occasion d’acquérir directement d’importantes connaissances. Pour le consommateur final, de ce point de vue, le salon de Bâle, le seul ouvert au public au prix d’un ticket d’entrée à 45 francs, est sans conteste le pays des merveilles. Observer de près les derniers modèles, pouvoir parfois se les mettre au poignet constitue un authentique bonheur, d’autant plus grand qu’il offre des sensations et des souvenirs uniques. Genève, en revanche, c’est le rêve, le mur infranchissable, la chambre dans laquelle on guigne par le trou de la serrure, dont on apprend le contenu par les comptes-rendus des magazines, que l’on commente avec son horloger habituel au fil des semaines suivantes.
Chaque année, le rite se répète
Il existe une troisième catégorie de personnes qui envahit les salons : les journalistes. Ils débarquent par milliers du monde entier, il en arrive des dizaines rien que d’Italie. Pour eux, essaim débraillé en mouvement d’un rendez-vous à l’autre, le risque majeur est « l’effet pâtisserie », en d’autres termes, faute de temps, d’admirer les montres à travers la vitrine, tout comme le ferait un gosse devant l’étalage d’une pâtisserie. Et comme ils ne touchent pas les pièces, le risque existe qu’ils n’en décrivent que l’aspect extérieur, sans s’arrêter à la substance, sans comprendre les vraies différences, la qualité de chaque produit.
Pourtant, chaque année, le rite se répète : nous nous penchons sur les avant-premières, nous nous promettons de vouer notre temps à seulement quelques marques dûment sélectionnées, nous jurons d’aller nous coucher tôt et de nous lever non moins tôt, nous formons même des vœux pour que le parking du salon de Bâle ne soit plus en Allemagne et qu’à Genève la photo d’identité de notre badge ne nous fasse pas ressembler à des rescapés d’un désastre nucléaire…
Or, chaque année, nous recommençons. Nous nous émerveillons des mêmes prouesses techniques, nous tentons de comprendre ce qui a changé et ce qui changera, nous perdons un temps précieux à saluer les amis et, surtout, nous découvrons qu’il existe quelque chose de nouveau et d’important à attacher au poignet ; quelque chose qui nous remplit de joie, en dépit de tout et de tout le monde. ■