La naissance de l’art horloger moderne

Un changement parallèle dans l’horlogerie

Dans les années 80, au moment où l’industrie horlogère suisse se relève, elle le fait timidement et dans bien des cas, en répliquant les modèles du passé. Des marques comme Blancpain invoquent les valeurs de l’horlogerie mécanique pour faire contrepoids à la culture du monde contemporain de plus en plus jetable. Mais ce message était encore destiné à un public de connaisseurs qui considérait les montres comme un produit intellectuel, signe de nonchalance.

A l’approche de la fin du millénaire et au début du suivant, l’horlogerie enclencha finalement sa transformation, qui reflétait parfaitement cette période intense de la naissance de l’art moderne. Les raisons étaient simples et identiques à celles invoquées par les impressionnismes de la fin du XIXe siècle. Si la précision du temps n’était plus un signe de valeur, alors la capacité à lier émotionnellement le consommateur devait logiquement devenir l’objectif à atteindre. La magie qu’était sur le point de vivre le secteur était qu’en passant du concept d’un instrument horloger à celui d’une forme artistique grand public, il allait également pouvoir atteindre un public beaucoup plus important. Ainsi, alors qu’un nombre limité de consommateurs apprécie l’horlogerie pour ses propriétés intellectuelles, le consommateur moderne ressent le besoin de s’entourer d’art sous forme d’objets de décoration pour leur intérieur ou pour leur propre personne. La mobilité et l’intimité naturelle inhérentes aux montres en faisaient le parfait instrument pour la libre expression du luxe.

Au début du nouveau millénaire, la montre renaît dans un grand retentissement sous forme d’« art horloger moderne », coup de tonnerre pour le monde contemporain, captivant et réveillant nos sens par des matériaux industriels et un esthétique avant-gardiste. En 2000, Richard Mille s’inspira de la technologie de la F1 pour donner un nouvel esthétique mécanique à l’horlogerie haut de gamme. En 2001, la montre Freak d’Ulysse Nardin prouva qu’une montre pouvait devenir une sculpture mobile. A elles deux, ces montres laissèrent libre cours à la créativité pour toute une nouvelle génération d’artistes cherchant une nouvelle interprétation de l’horlogerie avec un tout nouveau langage du temps. Parmi ces artistes les plus célèbres, on retrouve Urwerk, Hautlence, HD3, Vianney Halter, tandis que chez les fabricants, Audemars Piguet, Jaeger-LeCoultre et Roger Dubuis injectèrent une dose massive d’énergie artistique dans leurs montres traditionnelles haute de gamme. Grâce à ces efforts, la première raison d’être de la montre passa irrévocablement d’un instrument d’un pragmatisme élevé à un moyen très luxueux d’exprimer librement son sens de la créativité.

Pourquoi ce changement a t’il lieu maintenant ? Giampiero Bodino, directeur de la création chez Richemont Group l’explique en ces termes : « Je pense que nous vivons à une époque où les montres ne sont plus nécessaires. Nous sommes entourés d’accessoires qui nous donnent l’heure. Dans bien des cas, nous ne pouvons pas échapper au temps. La logique a donc voulu que la montre devienne un moyen de libre expression. Elle doit servir de canevas à la créativité qui donnera au consommateur une raison de la porter. » Selon Jérome Lambert, « Par le passé, l’industrie de la montre était prisonnière de son propre succès qui l’a conduit à se réduire petit à petit à une niche. Aujourd’hui, nous devons lier nos valeurs traditionnelles au monde moderne dans lequel nous existons. » Il souligne par ces termes qu’une montre exprime aujourd’hui l’ingéniosité, la créativité et l’art de créer de l’homme et son essence représente une forme d’art.

Le rôle des medias

Pourquoi est-il important de faire part de cette évolution ? En plaçant la naissance de l’« art horloger moderne » dans un contexte historique, social et artistique, nous fournissons la même infrastructure intellectuelle et les mêmes raisons académiques de son existence que celles fournies pour l’art moderne dans de nombreux ouvrages et journaux. Sans cette base de connaissance, la peinture suprématiste russe, telle que l’œuvre « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevich en 1935 serait réduite à de banals coups de pinceaux sur un fond blanc. Sans le contexte historique et social, la « Fontaine » de March Duchamp ne représenterait qu’un urinoir portant la signature « R. Mutt » griffonnée à la hâte sur son revêtement en porcelaine et non l’une des œuvres majeures du dadaïsme.

Aujourd’hui, la montre mécanique est en période d’incubation parmi la plus importante de l’histoire de l’horlogerie et certaines des pièces créées aujourd’hui représenteront l’équivalent horloger de la première incursion de Wassily Kandinsky dans l’abstraction ou la première œuvre de Jackson Pollock selon la méthode de la « peinture gestuelle ». En elle-même, cette forme dominante de l’industrie horlogère a fini par réaliser que l’horlogerie était définitivement passée à cette nouvelle ère. En Asie, Michael Tay, propriétaire du géant The Hour Glass à Singapour, a décidé, de sa propre initiative, de créer MoCHA, le premier « Museum of Contemporary Horological Art. »

Chaque ère distinguée par une révolution artistique a été propulsée par une seule voix. La naissance du rock and roll aurait été impossible sans le magazine Rolling Stone qui relaya le message de la nouvelle musique dans le monde entier et qui plaça cette forme d’art dans le contexte historique et social. La mission du magasine Revolution consiste à répandre la culture de l’horlogerie autour du globe et à connecter les valeurs traditionnelles de l’horlogerie à la culture vivante d’aujourd’hui. Par conséquent, l’un de nos objectifs est de placer la naissance de l’horlogerie moderne dans le contexte historique et social pour lui conférer une constance et une légitimité en tant que forme artistique. ■ WK

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Chronologie de la naissance de l’art horloger moderne

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