Wei Koh*
« Ce qui était vrai pour les peintres d’hier ne l’est plus pour les peintres d’aujourd’hui. » Umberto Boccioni
« J’ai toujours été surpris par la façon dont le secteur utilisait les matériaux et les techniques du XXIe siècle pour fabriquer des montres du XIXe siècle. Ce que je veux dire c’est que si nous devons utiliser les matériaux et la technologie d’aujourd’hui, alors nous devons fabriquer des montres d’aujourd’hui. » Richard Mille
« Je suis horloger, mon père était horloger et mon grand-père avant lui. Toutefois, je ne peux pas continuer à me retourner sur le passé comme ils l’ont fait. J’ai dû trouver ma propre voie. » Felix Baumgartner, co-fondateur d’Urwerk
La nouvelle vague de l’horlogerie
Chaque nouvelle génération cherche à définir l’art selon sa propre vision audacieuse. Le célèbre groupe de rock britannique, The Who, a sorti son premier album en 1965. Intitulé My Generation, son rythme « blues-on-speed », irrégulier et grinçant, contrastait avec des paroles combatives qui affirmaient furieusement que ceci était « leur génération », illustrant la rupture sociale entre le monde ancien et la génération rock and roll. Entre 1958 et 1964, cinq réalisateurs français, Truffaut, Goddard, Chabrol, Rivette et Rohmer se débarrassèrent de la structure faite de formules de l’ancien cinéma pour donner naissance à la fureur brute et irrévérencieuse de la Nouvelle Vague française. De la même façon, l’horlogerie connaît une rupture identique avec son passé, une épreuve éprouvante de disparition et de renaissance en une Nouvelle Vague brillante d’horlogers qui tentent de regrouper leur vision de l’horlogerie. Nous assistons à la naissance d’une nouvelle ère horlogère passionnément expressionniste, chargée d’adrénaline, effrontément luxurieuse et cinétiquement hyperbolique que, faute d’une meilleure appellation, nous nommons « Art horloger moderne ». Et si l’horlogerie la plus classique peut être comparée à l’art figuratif parfait de Rembrandt, alors l’horlogerie moderne est emportée par cette même fureur cinétique exprimée par Jackson Pollock. Si Vacheron Constantin est Puccini, alors la dernière montre Hautlence correspond aux tourments des groupes de rock industriels Nine Inch Nails ou Linkin Park. De la même façon que ces deux styles musicaux utilisent les mêmes notes pour rendre des expériences soniques totalement différentes, les deux marques utilisent le même langage horloger pour rendre deux expériences émotionnelles totalement différentes mais d’une valeur identique.
La nouvelle forme artistique commerciale de grand luxe : l’horlogerie
Les racines de cette nouvelle vague se retrouvent dans la transformation de montres à partir d’instruments de précision en une forme artistique commerciale de grand luxe la plus ensorcelante. Comment en est-on arrivé là ? Avec la prolifération de la culture électronique et l’inscription permanente du « temps » sur les PDA, téléphones mobiles, tableaux de bord, horloges électroniques, il est clair que d’un point de vue pragmatique, la montre mécanique n’est plus utile. Si une montre ne donne plus l’heure, n’est plus un instrument fonctionnel utilisé pour guider les pilotes dans la nuit ou pour fournir des informations de longitude détaillées aux marins, la seule raison de son existence s’inscrit dans un unique but… lier émotionnellement son propriétaire. Il s’agit principalement d’une œuvre d’art.
En moins de 30 ans seulement, la montre mécanique a subi une transformation conceptuelle révolutionnaire pour donner naissance à la solution la plus innovante et la plus utilisée pour la libre expression du luxe en passant d’un instrument de précision à une forme artistique.
Résultat de cette transformation, un nouveau mouvement horloger, une Nouvelle Vague de créateurs, s’est formé pour faire sortir l’horlogerie du confort dans lequel elle était installée et la faire entrer dans un tout nouveau royaume d’expressionnisme artistique. S’agit-il de visionnaires rebelles ou de charlatans et d’imposteurs ? La même question s’était posée à propos de Jim Morrison, Francois Truffaut, Jackson Pollock, John Coltrane et Marlon Brando et à chaque fois, l’histoire a reconnu ces individus comme à l’origine de ruptures révolutionnaires dans leurs domaines artistiques respectifs.
Cette histoire illustre la montée de cette Nouvelle Vague d’horlogers et explique pourquoi leurs œuvres horlogères pourraient un jour être considérées comme parmi les plus importantes de la grande histoire de l’horlogerie.
La nécessite est mère de toute renaissance
Le renouveau de la montre-bracelet qui est passé d’un instrument de précision à une œuvre horlogère moderne trouve de nombreux parallèles avec la naissance de l’art moderne à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Dans les deux cas, l’horlogerie et la peinture furent à jamais modifiées par l’apparition brutale et bouleversante de nouvelles technologies. Dans le cas des montres, c’est le mouvement quartz qui poussa le secteur à changer. Pour la peinture, c’est l’appareil photo qui l’obligea à évoluer.
Le début du renouveau des montres en tant qu’art remonte à la crise Quartz. Jusqu’alors, les montres étaient jugées d’après leur précision, selon l’adage qui voulait que plus une montre était chère, plus elle était précise. Mais l’invention du mouvement quartz démocratisa instantanément la précision. Tout à coup, il était possible, en échange de quelques dollars, d’acquérir une montre incroyablement précise. A l’époque, la majorité pensait que ce mouvement allait sonner le glas du secteur de la montre mécanique de luxe. De la même façon, l’invention de l’appareil photos à la fin du XIXe siècle provoqua une onde de choc dans le monde de l’art. Auparavant, la qualité de l’art était déterminée par le degré de précision selon lequel il représente la réalité. Des peintres tels que De Vinci ou Rembrandt étaient déifiés pour leur capacité à rendre la plasticité plus vraie que nature grâce à la méthode du Chiaroscuro et du Sfumato. En d’autres termes, un artiste atteignait la postérité par sa capacité à reproduire la réalité. Mais l’appareil photo démocratisa la réalité. Quiconque, quel que soit son niveau de compétence, pu tout à coup capturer la réalité avec un niveau de précision humiliant qui surpassait la main du peintre le plus expérimenté. On pensait alors que l’appareil photo allait supprimer la nécessité de la peinture.
En effet, à la fin du XIXe siècle, avec le développement de la photographie, le réalisme en peinture perdit toute signification. Mais un phénomène intéressant se produisit, dicté par la logique essentielle de la position de l’artiste. Dos au mur, il était clair qu’il devait faire passer la primauté de la description de la réalité à la communication de son impression de la réalité pour créer une émotion accentuée sur le spectateur. En 1874, un groupe de peintres présenta une nouvelle méthode de reproduction du monde, méthode avec laquelle les coups de pinceau et la peinture masquaient la réalité pour laisser place à un aperçu fugace, une impression d’une réalité sublime. Cet acte annonça la naissance de l’un des mouvements artistiques les plus importants. En effet, la naissance de l’impressionnisme marqua le début de ce qui est communément appelé l’« art moderne ». Libéré des usages du passé, l’art moderne explosa aux yeux du grand public contemporain avec une énergie remarquable. Plus important encore, cette forme d’art était directement liée à une nouvelle génération de consommateurs à la recherche d’un luxe redéfini selon leurs propres termes. (Suite)
*Rédacteur en chef, Magazine Revolution