A engouement mécanique, réponse industrielle

Six ans après la décision prise par ETA (Swatch Group) de cesser ses livraisons d’ébauches, force est de constater que la base industrielle suisse de production de mouvements s’est considérablement renforcée. Un sursaut salutaire.

Christophe Roulet


Il n’y a pas si longtemps, ETA, société du groupe Swatch active dans la production de mouvements et d’ébauches depuis 1793, passait pour une machine de guerre incontournable pour tout horloger n’ayant pas les capacités industrielles nécessaires à la fabrication de ses propres calibres. Et ils sont nombreux sur les quelques 200 marques helvétiques. Avec sa quinzaine d’usines en Suisse, Allemagne, France, Chine, Malaisie et Thaïlande, et flanqué de Valjoux, la Nouvelle Lemania, Frédéric Piguet, Comadur, Valdar et autre Nivarox, appartenant tous au Swatch Group, ETA faisait la pluie et le beau temps au sein de la profession pour équiper environ 80% des montres suisses en mouvements, ébauches, aiguilles, organes réglants et autres composants micromécaniques.

En 2002, lorsque Nicolas Hayek, patron du Groupe Swatch, annonçait de manière péremptoire qu’ETA allait cesser ses livraisons d’ébauches au profit de mouvements terminés clairement estampillés Swatch, inutile de dire que les Maisons ont hurlé à la trahison. La levée de boucliers a été telle que la Commission fédérale de la concurrence a dû mettre son nez dans l’affaire pour tenter d’adoucir des mesures qui auraient pris l’ensemble de la profession à la gorge. Résultat : la Comco et ETA Manufacture Horlogère Suisse parvenaient à un accord à l’amiable en novembre 2004 prévoyant que les livraisons d’ébauches continueraient jusqu’en 2008, au lieu de 2006 initialement annoncé, pour ensuite diminuer progressivement pendant 2 ans. En d’autres termes, dans les quelques semaines à venir, la principale source d’approvisionnement en mécanique horlogère helvétique va commencer à se tarir.

Un coup de pied salutaire ?

Nicolas Hayek a-t-il été une fois de plus visionnaire en 2002, prévoyant ce qu’allait devenir le marché des garde-temps mécaniques, en formidable progression ces dernières années. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Si les exportations de montres mécaniques suisses étaient de près de 2,7 millions de pièces en 2002, elles ont passé à plus de 3,7 millions l’an dernier pour une valeur totale de 8,3 milliards de francs, en hausse de 55% sur quatre ans. Sans parler de la montée en gamme générale de la branche, mais également au sein du Groupe Swatch avec Breguet, Blancpain, Glashütte, Jaquet Droz, Léon Hatot et Omega, synonyme d’une demande de plus en plus vive pour des ébauches susceptibles de recevoir l’ajout de modules additionnels permettant aux marques de se distinguer. Et dans ce contexte, les « tracteurs » ETA, et notamment le célèbre 2892, ont toujours disposé d’une réputation à toute épreuve.

Pour Nicolas Hayek, une autre évidence a imposé sa décision concernant ETA. Pour quelles raisons Swatch serait-elle une des seules compagnies de la branche à avoir investi massivement dans son outil de production pour former un groupe totalement intégré, alors que ses concurrents, se fournissant auprès de ses usines, réserveraient leurs dépenses à la promotion de leurs marques ? En d’autres termes, l’arrêt programmé de la livraison d’ébauches a été présenté comme un coup de pied salutaire donné à des Maisons horlogères bien obligées de considérer comme indispensable une base industrielle digne de ce nom. Ce qui, à l’époque, a souvent été considéré comme un prétexte fallacieux pour mettre la concurrence à genoux, est aujourd’hui largement tempéré par l’évolution qu’a connu la branche ces dernières années. D’autant qu’ETA fonctionne depuis longtemps déjà à la limite de ses capacités et que la demande internationale est loin de ralentir, débouchant sur des délais d’attente de plus en plus long.

Une prise de conscience industrielle

De fait, la mobilisation au sein de la profession s’est rapidement faite sentir, se traduisant par une verticalisation de plus en plus poussée des groupes horlogers via des rachats d’entreprises et des investissements conséquents. Que l’on songe à LVMH qui a injecté des millions dans Zenith, à Richemont qui a repris Minerva Villeret, désormais rattaché à Montblanc, pour ensuite acquérir l’outil industriel de Roger Dubuis, ou encore à Jacquet Droz (Swatch Group) en train de construire sa propre manufacture, tout comme Gérald Genta et Daniel Roth appartenant à Bulgari, sans oublier les extensions prévues chez Audemars Piguet, Jaeger-LeCoultre ou à la Manufacture Bréguet (anciennement la Nouvelle Lemania) ou encore la montée en puissance de Vaucher Manufacture soutenue par la Fondation Famille Sandoz et dans laquelle Hermès a pris une participation de 25% pour 25 millions de francs.

Ces quelques exemples récents illustrent parfaitement cette prise de conscience industrielle qui est d’ailleurs loin de se limiter aux seuls groupes horlogers. Si les alternatives à ETA se comptaient sur les doigts d’une main par le passé, plus rien de tel aujourd’hui avec plusieurs sociétés à même de livrer des ébauches et des mouvements de qualité (lire également : indispensables producteurs de mouvements) et des entreprises spécialisées dans le développement de nouveaux calibres à complications comme BNB ou Agenhor (lire également : Agenhor cultive la modestie tout comme l’intelligence et la créativité. Autre fait marquant : la montée en gamme de plusieurs marques qui ont récemment présenté leur mouvement de manufacture comme Omega ou Maurice Lacroix (lire également : les marques qui se montent en manufacture). Le réveil industriel suisse, à l’état d’ébauche il y a quelques années, est devenu réalité, comme le démontre l’éclatement de la production de spiraux. ■

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