Haute horlogerie, made in Germany

Le succès des montres de luxe issues de la ville de Glashütte, ville des Monts Métallifères, est un véritable moteur pour l’industrie horlogère allemande. Tandis que dans le reste du pays, l’horlogerie de luxe reste très proche des traditions et du savoir-faire suisses, Glashütte réussit à garder son authenticité, tout en appliquant à la lettre les normes de qualité helvétiques.

Peter Braun


Le 7 décembre 1990, la marque A. Lange & Söhne fait peau neuve : 145 ans jour pour jour après la fondation de la manufacture par son arrière grand-père Ferdinand Adolph, Walter Lange relance la marque. Il bénéficie pour cette démarche ambitieuse du soutien actif et financier du groupe VDO/Mannesmann et se fait conseiller par Günter Blümlein, l’une des grandes figures de l’horlogerie de l’époque, alors président du conseil d’administration des marques suisses Jaeger-LeCoultre et IWC.

Après la chute du mur

Grâce à ces appuis et aux subventions de l’Etat allemand, Lange se hisse, après la chute du mur, à la tête du mouvement horloger qui secoue la paisible petite ville saxonne. Dès le printemps 1994, la marque Lange est acclamée pour la supériorité de ses montres et le raffinement de ses mécanismes.

Après la chute du mur, la nouvelle direction de l’ex conglomérat de Glashütte se concentre sur le développement d’un mouvement autonome haut de gamme, et met l’accent sur la qualité, les finitions et les détails. En 1994, il reste néanmoins difficile de faire renaître les traditions et les valeurs de Glashütte, inhibées par 40 ans d’économie nationale planifiée. Même si A. Lange & Söhne parvient, à partir de rien, à remonter la pente en s’entourant du savoir-faire d’ingénieurs débauchés en Suisse, et en formant là-bas un personnel ultra motivé auquel il offre un parc de machines flambant neuf, la nouvelle marque Glashütte Original souffre à ses débuts de la vétusté des équipements de production à grande échelle dont elle hérite. Ses machines vieillissantes sont en effet destinées à la production de masse, soit l’exact opposé des ambitions du nouveau propriétaire. L’entrepreneur Heinz W. Pfeifer s’attache à transformer le producteur de grosses séries en manufacture moderne aux méthodes artisanales. En 2001, le chiffre d’affaires de l’entreprise séduit le groupe suisse Swatch (également propriétaire de Breguet, Omega, Longines, Tissot, Rado et Swatch). Quelques temps auparavant, VDO/Mannsemann se séparait de Lange Uhren gmbH et de sa maison-mère suisse IWC, ainsi que de Jaeger-LeCoultre, au profit du groupe Richemont Luxury dont le portefeuille de marques horlogères compte également Cartier, Vacheron Constantin et Piaget.

Alors que les deux « marques phares » de la ville perdent leur autonomie et transfèrent leurs actifs à Zoug et Bienne, l’entreprise horlogère Nomos vient ouvrir ses portes à Glashütte. Roland Schwertner devient le premier entrepreneur à s’installer à Glashütte après la chute du mur pour y fabriquer de nouvelles montres. Le nom de la marque est en fait un clin d’œil à son inspiratrice : à l’époque de la Gründerzeit, l’expansion économique de la fin du XIXe siècle, une marque « pirate », justement baptisée Nomos, se contentait d’assembler des mouvements, dont elle achetait les pièces (les « ébauches ») en Suisse, où les coûts de production étaient moindres.

Nomos devient rapidement un fournisseur très prisé de montres pour homme à la mécanique et à l’esthétique parfaites, inspirées du Werkbau et du Bauhaus des années 30. Homme d’affaires avisé, Schwertner développe une gamme idéale et procède à de lourds investissements en infrastructures et en techniques. Au bout de 15 ans à peine, l’entreprise fabrique aujourd’hui son propre mouvement autonome avec remontage manuel, au sein d’une magnifique manufacture installée dans l’ancienne gare de Glashütte.

La ville horlogère saxonne

Nomos y produit également les mouvements à complication des deux principaux modèles de chronomètres Wempe. A l’instar de Bucherer, dynastie de détaillants de Lucerne, le respectable bijoutier d’Hambourg a réussi à créer sa propre marque de montre et a fortement dynamisé la ville horlogère saxonne. Bon nombre de ses modèles sont assemblés à Glashütte à partir de pièces achetées en Suisse. Tous sont ensuite soumis au contrôle implacable de l’Observatoire, le nouveau centre de contrôle des chronomètres de Glashütte.

Quant au petit atelier Lang & Heyne, il a délaissé Glashütte pour s’installer à Dresde où il s’inspire de l’opulence du « style saxon » de la fin du 19e siècle, époque où la montre de poche est à son apogée. On retrouve la « patte » suisse dans les dimensions du mouvement et au niveau du calibre.

Chronoswiss s’inspire aussi fortement de la tradition suisse. Dès le milieu des années 80, Gerd-Rüdiger Lang commence à préparer l’implantation de la première manufacture suisse sur le sol allemand. La gamme Chronoswiss, qui s’est développée entre temps à l’échelle nationale, s’appuie sur le calibre Enicar 165, remis au goût du jour après la faillite de la manufacture de Nidau en 1985 qui l’avait fait tomber dans l’oubli. Fervent admirateur de l’art horloger suisse, Lang applique à la lettre les critères de qualité « suisses », qu’il cherche constamment à surpasser dans sa manufacture de Karsfeld, près de Münich.

Une manufacture « modèle »

L’exemple de Martin Braun prouve que le « no man’s land des horlogers » n’accepte pas les tâtonnements des débutants. Esprit innovant, ce fabricant de montres a fait face à de réelles difficultés sur son site de Pforzheim en Forêt Noire, qui l’ont poussé à délocaliser sa production en Suisse où il a pu concrétiser ses idées ambitieuses en matière de qualité. Là-bas, ses idées nouvelles sont très bien accueillies et au bout de quelques mois, il entretient déjà d’étroites relations avec le groupe Franck Muller, qui l’introduit auprès de fournisseurs très spécialisés, et met à sa disposition une manufacture entièrement équipée et dotée d’un bureau d’études. « Un paradis » selon l’exilé souabe.

L’horlogerie a également ouvert une manufacture « modèle » en Allemagne, évidemment concentrée sur la réserve horlogère de Glashütte, ce qui handicape réellement les « concurrents isolés » de la région, tels que Rainer Nienaber (Westphalie), Volker Vyskocil (Région de la Ruhr), Rainer Brand (Spessart) ou Wilhelm Rieber (Alpes souabes). ■

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