L’horlogerie suisse court après sa génération perdue

La crise du quartz a laissé des traces durables dans le secteur horloger, qui se manifestent aujourd’hui par un manque de personnel qualifié. Selon une étude sur l’industrie technique de précision en Suisse, pas moins de 20’000 personnes doivent être formées sur les dix ans à venir pour répondre aux besoins.

Christophe Roulet


L’industrie mécanique suisse, dont l’horlogerie est l’un des fleurons, souffre d’un cruel manque de main-d’œuvre. Cette réalité, la plupart des manufactures du secteur la vivent au quotidien, comme le démontrent les pages d’annonces remplies d’offres d’emploi dédiées aux différents métiers de l’horlogerie. Pour mesurer toute l’étendue du problème, il manquait toutefois des statistiques fiables en la matière. Depuis que le Groupement suisse de l’industrie mécanique (GIM-CH) a publié son étude sur la question, c’est désormais chose faite. Et le constat est sans appel.

Toutes les régions sont touchées

Chaque année, plus de 1’100 employés quittent les entreprises de la branche et seuls 700 jeunes entrent en formation. « Une situation d’autant plus grave, selon l’analyse de Frédéric Bonjour, secrétaire général du GIM-CH, que nous n’avons pas de crise industrielle pour expliquer le vide générationnel énorme qui nous menace. » Et cela se traduit par des perspectives qui ne sont guère encourageantes. Comme le relève cette étude démographique, quatre entreprises sur dix ont des patrons ou cadres supérieurs âgés de plus de 60 ans. En d’autres termes, de nombreuses sociétés sont menacées de disparition pure et simple si elles ne trouvent pas de repreneur dans les dix ans. « Pour garantir l’avenir du secteur, il faudrait former 2’000 personnes par année, dont au moins 500 polymécaniciens et mécapraticiens, poursuit Frédéric Bonjour. Or la branche n’en forme que 250 par année. »

Prises dans leur ensemble, ces statistiques ont de quoi ébranler les plus confiants dans le tissu industriel helvétique. Sur dix ans, pas moins de 20’000 personnes devront être formées en Suisse romande, alors que les effectifs de la branche se montent à 50’500 personnes. Faute de quoi, nombre de PME devront fermer leurs portes. « Depuis des mois, nous entendons de la part des employeurs, dans toute la Suisse romande, s’élever une inquiétude croissante devant la pénurie de personnel qualifié qui frappe l’industrie technique de précision, commente Jean-Etienne Holzeisen, président du groupement. Nous ne comptons plus les sociétés qui voient leur développement bloqué pour cette seule raison et qui doivent renoncer à certains travaux pour leurs clients. Cette pénurie touche, à notre avis, toutes les régions, ou presque, y compris les zones frontalières. »

Les initiatives se multiplient

L’horlogerie ne fait évidemment pas exception, d’autant que cette industrie qui fait merveille sur les marchés d’exportation est en constante recherche de personnel qualifié. En deux ans, selon les chiffres de la Convention patronale de l’industrie horlogère suisse (CPIH), les effectifs de la branche ont augmenté de près de 4’500 personnes pour totaliser 44’400 professionnels à fin 2006. Et tout laisse croire que sur les douze derniers mois, la tendance à l’embauche ne s’est guère ralentie. Dans ce contexte, chacun y va de sa solution et de ses initiatives pour combler les rangs des ateliers de production. Et cela commence bien évidemment par la formation. Comme l’explique la CPIH, les métiers de l’industrie horlogère recommencent à exercer un certain attrait chez les jeunes : en 2007, les nouveaux contrats d’apprentissage ont ainsi augmenté de 30% par rapport à 2006, passant de 294 à 383. A l’autre bout de la filière de formation, l’évolution est aussi remarquable : le nombre de Certificats fédéraux de capacité délivrés a passé de 189 en 2006 à 216 cette année, soit une hausse de 14%. Pour la Convention patronale, cela témoigne que la branche prend très au sérieux la formation de sa relève. De son côté, la CPIH a également pris des mesures pour augmenter l’offre de formation dans les écoles qui n’arrivent plus à faire face à la demande.

Il n’en reste pas moins que la situation reste des plus tendue, comme le confirme Ralph Zürcher, responsable de la formation à la CPIH. Et pour cause, l’horlogerie suisse paie aujourd’hui le trou générationnel créé par la crise du quartz des années 80. Une crise qui a laminé le secteur, faisant passer les effectifs de la branche de 90’000 à 30’000 personnes en l’espace de quelques années. Pour les jeunes en quête d’emploi, l’horlogerie est alors devenue une zone sinistrée fort peu attractive en termes de perspectives professionnelles. Plus rien de tel aujourd’hui mais les manques se font cruellement sentir. Raison pour laquelle, le géant mondial du travail temporaire Adecco vient de lancer une nouvelle « Business Line » baptisée « Adecco Watch Technology » entièrement dédiée à l’horlogerie. La société, qui prospecte dans les hautes écoles et les écoles techniques, s’est également alliée à la CPIH pour former 2’200 horlogers d’ici 2010. Il était temps que la relève commence à poindre. ■

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