En quête de la montre éternelle

La lubrification des calibres horlogers est restée depuis des siècles un passage obligé pour les professionnels de la branche mais aussi un fil à la patte de leur imagination débridée. Depuis quelques années, la recherche intensive sur les nouveaux matériaux a changé la donne.

Christophe Roulet


Pourrait-on imaginer de nos jours un moteur automobile fonctionnant sans huile ? Aux oubliettes le danger de couler une bielle ; foin de services tous les 10’000 kilomètres pour changer le précieux lubrifiant ; plus de pertes noirâtres en raison de joints déficients. Si la perspective a de quoi emballer n’importe quel mécanicien et, a fortiori, les millions d’usagers, force est de constater que l’industrie automobile en est encore loin. Les horlogers, ou du moins certains d’entre eux, peuvent en revanche prétendre avoir touché le Graal. Un calibre de montre n’est certes pas soumis au processus de combustion et donc d’élévation de la température du moteur. Il n’en demeure pas moins que ces dernières années, la recherche horlogère a fait de tels progrès, notamment dans l’utilisation de matériaux jusque-là étrangers à cet univers, qui lui permettent aujourd’hui de revendiquer l’impensable : le garde-temps absolu, fonctionnant en toutes conditions sans aucune lubrification, donc pratiquement sans entretien.

Une contrainte historique

Depuis l’aube des temps horlogers, la mécanique traditionnelle appliquée aux mouvements ne pouvait se concevoir sans recours aux huiles et graisses afin d’assurer le bon fonctionnement des pièces mobiles, huiles plus ou moins fines pour les pièces à rotation élevée et graisses plus épaisses pour celles soumises à de fortes contraintes. Dans ce contexte, il est à relever que la précision d’un calibre mécanique dépend de son dispositif de mesure du temps : balancier, spiral et échappement. L’élément crucial dans la conception d’un échappement consiste ainsi à fournir assez d’énergie au balancier pour qu’il continue d’osciller, tout en interférant aussi peu que possible dans ce mouvement d’oscillation libre. Quant à l’échappement lui-même, censé transmettre l’énergie du ressort, il a constamment induit dans l’histoire de l’horlogerie des frottements considérables au niveau du rochet, du pignon et de l’ancre. On le comprend aisément, cette mécanique exige invariablement une lubrification.

Le problème avec les huiles et graisses s’explique par le simple fait que leurs propriétés se détériorent avec le temps, entraînant dilution ou dessèchement. En d’autres termes, à mesure que le lubrifiant vieillit, les frottements augmentent, synonyme d’une moins bonne transmission de l’énergie, donc d’une moins bonne performance et, in fine, d’une détérioration du mécanisme. Raison pour laquelle les professionnels estiment qu’un mouvement mécanique doit être nettoyé et lubrifié en moyenne tous les quatre ans. Prétendre aujourd’hui pouvoir se passer de ces manipulations revient à dire qu’un mouvement horloger sans lubrifiant pourrait facilement être considéré comme une réalisation proche de la perfection. Des essais ont bel et bien été tentés dans les années 70, notamment chez Tissot, sur des mouvements incorporant des parties plastiques dont les frottements avec l’acier ne réclamaient aucune lubrification. Las, ces premiers balbutiements n’ont rien donné de concret, les calibres imaginés ne résistant pas à l’usure du temps.

Les vertus du silicium, mais pas seulement

Il aura donc fallu attendre plus longtemps pour que les horlogers commencent à se départir de cette véritable contrainte liée aux mouvements mécaniques traditionnels. En explorant les chemins de traverse, notamment les propriétés de matériaux inédits dans l’horlogerie et pourtant utilisés dans d’autres industries comme l’aérospatiale, l’appareillage médical ou l’aéronautique, ils se sont rendus compte que la démarche n’avait rien d’un quelconque alibi commercial. Dans un premier temps, les Maisons se sont tout naturellement concentrées sur l’organe réglant des mouvements pour tenter l’aventure de la non lubrification via l’intégration de pièces en silicium. Ces dernières années, Frédérique Constant, Patek Philippe, Rolex, le Swatch Group et Ulysse Nardin ont tous annoncé des percées remarquées dans ce domaine suite à de longues recherches menées conjointement avec plusieurs instituts et hautes écoles de la région lémanique.

L’exploration de ces nouveaux horizons ne s’est toutefois pas limitée aux seuls matériaux. Audemars Piguet par exemple s’est également penché sur l’organe réglant de ses calibres, mais pour trouver une autre astuce en revisitant celui inventé par Robert Robin (1742-1799), horloger du Roi, qui combinait les avantages de l’échappement à détente (haut rendement) avec ceux de l’échappement à ancre (meilleure sécurité), sans toutefois offrir suffisamment de résistance aux chocs. Qu’à cela ne tienne, la Manufacture a développé un tout nouveau système d’échappement à impulsion directe fonctionnant sans lubrification, présenté en 2006 avec la pièce Cabinet N°5 de la collection Tradition d’Excellence et préfigurant la nouvelle génération de mouvements Audemars Piguet. Dès lors, tout devenait possible (lire encadrés). ■

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