La Haute Horlogerie est représentée par des garde-temps de prestige qui exigent un savoir-faire industriel de pointe.
Depuis la crise du quartz à la fin des années 70, les Maisons de ce segment de marché ont bien compris les enjeux économiques du haut de gamme. Et ceux-ci passent inévitablement par une maîtrise complète de l’outil de production.
Christophe Roulet
Qui sont les créateurs de Haute Horlogerie ?
Quand on évoque la Haute Horlogerie, c’est essentiellement de pièces mécaniques dont on parle, automatiques ou à remontage manuel, car de telles réalisations demandent un savoir-faire et une maîtrise consommée dans la conception micromécanique. Il est en effet autrement plus complexe d’imaginer, réaliser et produire des garde-temps mécaniques que cela ne l’est dans l’électronique avec des mouvements à quartz. Rien d’étonnant dans ce contexte à ce que la Haute Horlogerie soit largement associée à la belle mécanique, non sans référence au monde automobile, porteuse d’une technicité poussée, elle-même facteur d’esthétisme pour nombre d’admirateurs.
Inutile de dire que cet aspect de la question limite considérablement le champ des créateurs susceptibles de produire des pièces de Haute Horlogerie. En sachant qu’une montre mécanique demande entre 3 et 5 ans de développement, entre le premier clic de souris sur logiciel CAO et le dernier contrôle qualité après assemblage, cet impondérable exige à la fois planification, assise financière et, surtout, les talents et l’expérience nécessaires à entretenir un département de recherche et développement digne de ce nom. En d’autres termes, nombre de Maisons restent sur le seuil de la Haute Horlogerie pour n’avoir pas franchi le pas industriel voulant que le ticket d’entrée passe généralement par la création de mouvements mécaniques, du moins pour une partie de la gamme. Ces entreprises se contentent généralement de développer des petites complications (date, chronographe, heures ou secondes rétrogrades…) sur la base d’ébauches achetées à des industriels comme Eta (Swatch Group) ou Indtech, pour ensuite procéder à l’assemblage.
Quelle place pour les créateurs indépendants ?
Les créateurs de Haute Horlogerie se concentrent ainsi entre quelques dizaines de Maisons qui assoient leur légitimité sur un historique plus que séculaire pour certaines, nettement plus récent pour d’autres. Le périmètre de la Haute Horlogerie ne serait en effet pas complet si l’on ne mentionnait pas les créateurs indépendants. Ces maîtres horlogers qui, pour nombre d’entre eux, ont passé par de la fameuse Académie des Horlogers Créateurs Indépendants, ont réussi le tour de force d’imposer leur nom sur un marché déjà fort occupé par des marques établies. A force de réaliser des pièces exceptionnelles, à la technicité parfaite, ponctuées par de nombreuses premières mondiales, ces nouveaux entrants ont obtenu un succès d’estime qui s’est rapidement mué en réussite commerciale sur un marché, il est vrai, extrêmement porteur depuis quelques années. Pour preuve, les listes d’attente ne sont pas rares dans ce segment horloger bien particulier, vu le temps nécessaire à réaliser des pièces souvent ultra compliquées.
Il n’est pas rare non plus de voir œuvrer ces créateurs au service des grandes marques horlogères, le plus souvent dans le plus grand anonymat tant la susceptibilité de certaines Maisons est grande quant à la paternité de leurs mouvements. D’autant que ce sont souvent les réalisations les plus ébouriffantes qui émanent de ces ateliers indépendants. Certains d’entre eux ont d’ailleurs été repris par des groupes plus importants en quête d’intégration industrielle et de compétences horlogères pointues.
Qui fabrique des pièces de Haute Horlogerie ?
Qui dit fabrication horlogère fait indirectement référence aux manufactures de la branche. Là également, les spécialistes diffèrent quant à la signification exacte du terme. Selon la définition donnée par la Fédération de l’industrie horlogère suisse, « on désigne sous ce nom les fabriques qui font la montre à peu près entièrement, par opposition aux ateliers de terminage dans lesquels on ne fait que le remontage, le réglage, le posage des aiguilles, l’emboîtage ». Il semble également qu’une loi non écrite de la branche se plaît à reconnaître comme manufacture les maisons horlogères disposant de capacités industrielles leur permettant de réaliser quasi au complet (à quelques composants près) au moins une ligne de leurs garde-temps. Ceci posé, il n’est pas difficile de constater que le nombre d’entreprises répondant à ces critères précis est relativement peu élevé, alors qu’elles se comptaient par dizaines il y a quelques décennies.
Parmi les 593 maisons horlogères (chiffres à fin 2005) occupant 43’000 personnes, contre 2’300 dans les années 50 pour plus du double d’effectifs, il reste aujourd’hui un dernier carré de manufactures dont la tradition s’est perpétrée sans interruption dans l’activité industrielle. Ce secteur n’est toutefois pas accessible à tous les professionnels de la branche, tant s’en faut. Pour se positionner dans le segment de prestige, porté par un engouement sans précédent pour les montres mécaniques haut de gamme, encore faut-il pouvoir compter sur un savoir-faire éprouvé et sur un outil industriel permettant la fabrication de l’ensemble des composants d’un calibre. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant si le nom de manufacture a largement été galvaudé ces dernières années. Ce n’est pas un hasard non plus si les pièces traditionnelles connaissent pareil essor pour véhiculer les valeurs et le prestige de la Haute Horlogerie.
Les manufactures sont-elles en voie d’extinction ?
Pendant longtemps, on aurait pu croire qu’avec la maigre poignée de manufactures horlogères ayant résisté à la crise du quartz, la messe était dite. C’était enterrer un peu trop vite un secteur qui fait preuve depuis quelques années d’une vivacité remarquable, notamment dans le segment haut de gamme en plein essor. Considérée autrefois comme un poids financier pénalisant, la maîtrise de l’outil de production, essentiellement dans la fabrication des mouvements, est devenue un enjeu industriel considérable, gage d’authenticité dans la démarche devant mener au prestige horloger. En ce sens, si les anciens ont montré la voie, les modernes aujourd’hui sont de plus en plus nombreux à leur avoir emboîté le pas, avec une certaine concentration du secteur à la clé et une tendance largement partagée à investir le segment de la Haute Horlogerie.
Ce foisonnement de nouvelles idées et de nouvelles réalisations sur une base industrielle de plus en plus intégrée, que l’on retrouve désormais chez un nombre croissant d’horlogers, montre bien que la profession a inversé la vapeur. En sauvant la branche du naufrage lors de la fusion entre la Société suisse pour l’industrie horlogère (SSIH) et la Société générale horlogère suisse (ASUAG) pour former la SMH (aujourd’hui Swatch Group), Nicolas Hayek, président de la compagnie, a jeté les bases d’un renouveau industriel, support indispensable à la viabilité des marques. Lors de son récent bras de fer avec la Commission suisse de la concurrence à propos des livraisons d’ébauches à des sociétés tiers, qui cesseront en 2010, il a encore une fois réitéré son credo : sans outil industriel conçu pour la fabrication de mouvements, l’horlogerie suisse perd toute légitimité. Que son exemple, ou son diktat selon le côté où l’on se place, soit aujourd’hui suivi dans la montre mécanique est en soi la meilleure preuve que l’horlogerie helvétique a les ressources suffisantes pour confirmer sa position incontournable dans cet univers particulier du luxe. Une position également défendue par un réseau dense de sous-traitants quasi entièrement dédiés au secteur. ■
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Focus 1 : Quelle place pour l’artisanat dans la Haute Horlogerie ?
Focus 2 : Distribution et Haute Horlogerie