« Le Swiss Made est une coquille vide »

Pour Philippe Dufour, maître horloger dont les garde-temps sont prévendus des mois, si ce n’est des années à l’avance, le Swiss Made doit être complètement revu et non pas simplement aménagé. Entretien.

Que pensez-vous de l’agitation qui entoure le Swiss Made actuellement ?

Philippe Dufour, horloger indépendant : C’est le moment car le Swiss Made est une coquille vide. La question qui se pose est donc la suivante : va-t-on pouvoir remplir cette coquille, en sachant qu’il y a énormément d’intérêts en jeu ? Les politiciens qui vont traiter le sujet n’ont pas les connaissances nécessaires et les horlogers, contrairement aux milieux paysans, n’ont pas les bons relais à Berne. Cela dit, il faut bien reconnaître le problème. Il est aujourd’hui encore tout à fait possible pour un fabricant de pièces d’habillage de produire des montres Swiss Made dont seuls les aiguilles et le cadran ont été faits en Suisse dans la mesure où ces composants représentent 50% de la valeur des pièces. Dans cet ordre d’idée, il faut également poser la question aux grands de l’horlogerie pour savoir s’ils sont d’accord de devenir honnêtes en incorporant pas plus de 10% ou 20% de composants étrangers dans leur montres. Mais cela veut dire une autre façon de travailler, de communiquer et finalement d’approcher le client.

Que pensez-vous des termes du projet tel qu’il est présenté ?

Si l’on garde comme critère principal la valeur d’une montre et de son mouvement pour déterminer quel pourcentage peut être d’origine étrangère, cela pose de nombreux problèmes. Un seul exemple : combien sont facturés en interne tels ou tels composants d’une montre au sein d’un groupe qui produit aussi bien en Suisse qu’à l’étranger. A mon avis, il faut donc une nouvelle loi et pas simplement transformer la législation existante en modifiant la proportion des pièces devant être d’origine suisse.

Avec un renforcement du Swiss Made, n’y a-t-il pas péril en la demeure vu la saturation des capacités de production en Suisse ?

Non, à mon avis, cela va permettre de créer des postes de travail. On peut très bien tirer un parallèle avec la contrefaçon qui entretient des places de travail à l’étranger. On a beau s’insurger contre ce phénomène mais l’horlogerie suisse n’est pas totalement innocente en la matière dans la mesure où elle fait fabriquer des composants haut de gamme à l’étranger, en Chine notamment, qui développe deux productions parallèles, l’une pour la Suisse et la deuxième qui alimente les réseaux de contrefaçons. En d’autres termes, ceux qui se plaignent de ce fléau sont également ceux qui l’entretiennent. Un seul exemple : la Suisse produit 6 millions de boîtes de montre mais en exporte 25 millions… Pour répondre à la question, non il n’y a pas péril en la demeure mais il faut avoir une vision à moyen et long terme. A l’heure actuelle, on raisonne à six mois dans la branche. ■

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