Les montres mettent des habits de lumière pour mieux séduire

En ouvrant le débat sur un renforcement du Swiss Made, la Fédération de l’industrie horlogère suisse a jeté un pavé dans la mare. Paradoxe : les Maisons qui militent pour une législation plus contraignante sont certainement celles qui en ont le moins besoin, alors que les autres acteurs de la branche, qui y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux, seraient le s premiers à en pâtit. Réactions.

Christophe Roulet


Si, pour le commun des mortels, le Swiss Made représente un label fiable stipulant, en matière horlogère, que l’ensemble des composants d’une montre est fabriqué et assemblé en Suisse, la réalité est tout autre. Selon la loi de 1971, l’assemblage et le réglage des garde-temps sont en effet des opérations qui doivent impérativement être effectuées en Suisse pour revendiquer le label Swiss Made mais il n’en va pas de même de leurs pièces constitutives. Une bonne partie d’entre elles peuvent en effet provenir de l’étranger pour autant qu’elles ne dépassent pas 50% de la valeur de la montre. Chercher l’erreur… Pour plusieurs grandes Maisons du secteur, cette situation ne pouvait plus durer.

Le Swiss Made, un boulet ?

« Il existe plusieurs labels, expose Karl-Friedrich Scheufele, vice-président de Chopard. Le Poinçon de Genève dont les exigences reposent essentiellement sur la qualité esthétique dans la finition des mouvements ; le label Qualité Fleurier qui est beaucoup plus contraignant en termes de fiabilité des calibres ; et le Swiss Made qui est une appellation d’origine, ne garantissant pas la bonne marche d’un garde-temps pas plus que sa résistance aux chocs. Ceci étant posé, il est en effet essentiel de revoir l’appellation Swiss Made pour revaloriser l’horlogerie suisse à l’étranger. Nombreux sont les consommateurs qui ne savent pas ce qu’elle représente. S’ils apprenaient ce que ce label recouvre véritablement, ils ne manqueraient pas d’être déçus. Reste à espérer qu’au bout de la démarche, nous n’arriverons pas à un consensus typiquement helvétique qui, finalement, ne satisfait personne. »

Le constat est clair. Le Swiss Made commence à devenir un boulet aux pieds des professionnels actifs dans la Haute Horlogerie. Raison pour laquelle, plusieurs Maisons ont mandaté le Conseil de la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH) et sa présidence d’ouvrir le débat et d’arriver avec des propositions concrètes qui seront débattues lors de la prochaine assemblée générale à fin juin. Pour l’essentiel, celles-ci tiennent à la définition du mouvement de la montre mécanique. Pour obtenir le label « Swiss Made », les mouvements mécaniques devraient voir la valeur de leurs pièces constitutives d’origine helvétique passer de 50% à 80% au minimum et à 60% au moins pour les montres non exclusivement mécaniques. Le critère de valeur appliqué aux mouvements devrait selon la FH s’appliquer également au produit fini. La Fédération propose ainsi qu’à l’avenir, 80% du coût de fabrication d’une montre mécanique soient redevables à des opérations effectuées en Suisse, une nouvelle disposition qui exclut les matières premières, les pierres précieuses et les piles.

Attention danger !

« Personnellement, je suis à 100% en faveur d’un renforcement du Swiss Made, expose Jean-Claude Biver, patron de Hublot, car je suis parfaitement conscient du soutien et de l’aide que ce label nous a apportés. Si l’horlogerie suisse se retrouve dans la situation fort enviable qu’elle connaît aujourd’hui, c’est bel et bien grâce au Swiss Made. Il s’agit donc de le protéger, de le sauvegarder et de le renforcer. » Cet avis, Stephen Urquhart, patron d’Omega le partage entièrement : « En tant qu’horlogers, nous devons évidemment penser aux consommateurs, expose-t-il. La production de montres est telle aujourd’hui qu’il est extrêmement facile d’acheter 50% des composants d’un garde-temps en Thaïlande par exemple et de les assembler en Suisse pour que tout le monde s’y retrouve. Mais au final, l’acheteur est floué. Depuis vingt-cinq ans, l’horlogerie suisse a énormément travaillé pour préserver son patrimoine et sa tradition, à tel point que peu d’industries européennes peuvent prétendre avoir défendu et développé ses acquis technologiques comme les horlogers helvétiques ont su le faire. Le Swiss Made doit donc s’inscrire dans l’évolution et véritablement traduire cet immense effort. »

Certains professionnels de la branche parmi les plus aguerris n’hésitent d’ailleurs pas peindre le diable sur la muraille. « Notre métier consiste à créer des valeurs et à raconter des histoires, explique Michel Parmigiani, patron de la marque éponyme et de Vaucher Manufacture. Le danger de voir l’image de la vraie Haute Horlogerie ternie par un manque de rigueur, notamment de la part de nouveaux entrants dans le secteur qui recherchent l’appât du gain à court terme, est donc bien réel. Si le client final découvre qu’il a été abusé, il risque bien de bouder l’horlogerie dans son ensemble. C’est finalement la passion qui conduit les amateurs du genre. En ce sens, les horlogers doivent faire preuve de patience pour susciter une véritable émotion. Rappelons ce qui s’est passé avec Chaumet et Breguet alors propriétés d’Investcorp. Cette société financière voulait un retour rapide sur investissement. Ce qui ne s’est finalement jamais réalisé et les deux Maisons ont été revendues… »

Pour une défense européenne

Alain Silberstein milite quant à lui pour une défense des valeurs européennes. « Je suis scandalisé par la lecture genevoise du Swiss Made et de la réalité horlogère, s’insurge-t-il. Les professionnels ont certes raison de vouloir combattre la montée en puissance de la Chine dans ce secteur mais il serait temps de reconnaître le savoir-faire européen en la matière et notamment la qualité des sous-traitants du Vieux Continent qui travaillent pour l’horlogerie suisse. Celle-ci n’existerait d’ailleurs pas sans frontaliers. Pour ma part, je défends un modèle économique européen et l’emploi qui lui est immanquablement lié. »

Au vu de ces différentes prises de position, l’assemblée générale de la FH qui se tiendra en juin pour traiter de la question risque bien d’être houleuse. Le renforcement du Swiss Made passe en effet pour une nécessité dans la Haute Horlogerie qui, paradoxalement, est peut-être la mieux placée pour s’en passer, tant la réputation des marques fait merveille sur les marchés internationaux. Il n’en va toutefois pas de même dans les autres secteurs de la profession. Le débat a au moins le mérite d’être lancé. ■

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