Chanel ou la haute couture horlogère

La Maison Chanel a débuté tard dans l’univers des garde-temps, en 1987 avec la création de sa Division Horlogère à la chaux-de-Fonds. Le lancement de la J12 en 2000 marquera la démarche d’une pierre blanche. Cette pièce d’ores et déjà considérée comme une icône du genre.

Quentin Simonet

« Si une femme est mal habillée, on remarque sa robe, mais si elle est impeccablement vêtue, c’est elle que l’on remarque. » Voilà ce qu’aurait dit Coco Chanel. C’est du moins une assertion qu’on lui prête. On serait presque tenté de rajouter « c’est elle que l’on remarque… et sa montre ». Une Chanel, cela va sans dire.

Une présence dans le canton de Neuchâtel

Il y a vingt ans, cela n’était toutefois pas aussi évident. La marque de luxe française, peut-être la plus connue au monde, est arrivée sur le tard dans l’horlogerie, à savoir à la fin des années 80. C’est en 1987 qu’est fondée la Division Horlogère Chanel à la Chaux-de-Fonds. Mais difficile d’en savoir beaucoup plus au niveau de la production, des chiffres ou des projets à venir. Le groupe, conformément à son statut de société privée, ne communique rien, hormis les informations concernant ses produits. En ce sens, il a tout à fait pris le pli de l’horlogerie suisse. Selon des estimations concordantes, le groupe, qui appartient à la famille Wertheimer par diverses sociétés interposées, réaliserait un chiffre d’affaires de quelque 3 milliards de francs toutes activités confondues. Un chiffre à prendre toutefois avec des pincettes tant le mystère règne.

Seule certitude, la production est assurée par l’usine Châtelain, filiale de Chanel depuis le début des années 90. L’usine G&F Châtelain SA s’étend au cœur de la zone industrielle de la Chaux-de-Fonds, sur une surface de 7250 m2, selon les informations données lors de son extension en 1998. La société est d’ailleurs présidée par Gérard Wertheimer lui-même, domicilié à Cologny, selon le registre du commerce. Ce ne sont d’ailleurs pas les seuls intérêts horlogers de Chanel. La société a pris une participation « amicale » de 35% chez Bell & Ross, dont les produits sont également assemblés dans les Montagnes neuchâteloises.

La J12 est vite devenue un best seller

Malgré cette discrétion, l’envol horloger de Chanel n’en a pas moins impressionnant. D’abord avec le modèle Première, qui faisait penser au couvercle octogonal de certains flacons de parfum de la marque. Suivra le modèle Mademoiselle tout aussi identifiable. Mais c’est en 2000 qu’intervient la véritable révolution dans la vénérable maison, avec en point d’orgue le lancement de la fameuse J12, Chanel s’étant jusque-là cantonnée au « life style » destiné à une clientèle exclusivement féminine. Innovation majeure : l’utilisation de la céramique qui se déclinera en noir, rouge et blanc. De plus, le modèle mélange de façon les plus inattendues outre la céramique, l’or, l’onyx, le diamant et l’acier. Et les clients ne s’y sont pas trompés. La J12 est vite devenue un best seller, un peu comme la Royal Oak pour Audemars Piguet, voire pour certains une véritable icône horlogère. Cette nouveauté a ainsi permis à Chanel de trouver sa véritable légitimité horlogère.

Son architecte et concepteur : Jacques Helleu, décédé cette année, directeur artistique durant près de 50 ans chez Chanel. C’est d’ailleurs lui qui a inventé dans les années 60 le système des égéries en offrant un visage aux parfums, celui de Catherine Deneuve notamment. « La force de Jacques Helleu aura été de savoir s’entourer des meilleurs, explique-t-on chez Chanel, à choisir les plus belles femmes du monde pour donner aux messages publicitaires des valeurs d’icônes. De Ridley Scott à Jean-Paul Goude, de Luc Besson à Baz Luhrmann, les réalisateurs choisis par Jaques Helleu ont marqué la communication de Chanel, de même que les ambassadrices, Catherine Deneuve, Nicole Kidman, Lauren Hutton, Carole Bouquet, Anna Mouglalis, Vanessa Paradis, ou encore Keira Knightley. »

Depuis 2000, que de chemin parcourus avec la J12, désormais déclinée avec toutes les complications horlogères. Même un tourbillon est venu compléter la collection en 2005. Les prix oscillent entre 2’000 et 800’000 francs pour la Tourbillon Haute joaillerie. Cette année c’est une GMT automatique qui a étoffé la collection dûment exposée dans le nouvel écrin de la marque sis 18, Place Vendôme, un immeuble racheté en 1997 abritant une boutique répartie sur trois niveaux entièrement repensée cette année par l’architecte américain Peter Marino. « Derrière le classicisme des façades du XVIIIe, le redécoupage des volumes a abouti à un espace épuré, d’une simplicité absolue, commente la marque. Un esprit Art déco revisité au XXIe siècle installe une modernité intemporelle. Inspirée par les lieux de vie de Gabrielle Chanel, notamment l’hôtel particulier du faubourg Saint-Honoré et son appartement de la rue Cambon, la nouvelle boutique apparaît comme une fastueuse résidence privée. » Pour célébrer l’ouverture de ce nouvel espace, Chanel a lancé une collection joaillière baptisée « 18, place Vendôme » ainsi qu’une édition limité de sa J12. ■

Repères historiques

1883 : Naissance de Gabrielle Chanel à Saumur.
1909 : Gabriel Chanel ouvre une petite boutique de modiste à Paris, au 160 boulevard Malesherbes.
1910 : Chanel déménage pour la rue Cambon et s’installe au numéro 21 pour y rester et connaître la gloire pendant plus de cinquante ans.
1921 : Le chimiste Ernest Beaux lui propose cinq formules de parfum dont une devient le N° 5, aujourd’hui encore le parfum le plus vendu au monde.
1924 : Coco Chanel s’associe avec Pierre Wertheimer pour développer son activité parfums.
1935 : Elle atteint le sommet de sa gloire et la rue Cambon voit défiler toutes les célébrités et têtes couronnées de l’époque. Coco Chanel est à la tête de plus de 4’000 ouvrières.
1939 : Au tout début de la guerre, Chanel décide de fermer et licencie son personnel. Coco Chanel tente de récupérer, sans y parvenir, l’entière légitimité sur les parfums qui portent son nom, pendant que la famille Wertheimer est exilée aux Etats-Unis. Mademoiselle Chanel se retire en Suisse pendant plusieurs années.
1954 : Coco Chanel ré-ouvre la rue Cambon et cède le contrôle de sa maison de couture à Pierre Wertheimer.
1971 : Gabrielle Chanel s’éteint le 10 janvier à l’Hôtel Ritz où elle réside, à deux pas de la rue Cambon et laisse derrière elle un véritable empire.
1972 à 1983 : La famille Wertheimer assure la continuité avec les fidèles de l’atelier Coco Chanel, attachés à la tradition de la grande maison.
1987 : Chanel se lance dans l’horlogerie.

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