Amérique lundi, 14 mai 2012
Un jour Franco Cologni m’a dit qu’à ses débuts dans l’univers de l’horlogerie de luxe, la culture y était essentiellement francophone. Et je l’entends bien. Si, par fierté britannique, je me dois de préciser qu’il y a aussi eu quelques grands horlogers anglais, les preuves historiques et contemporaines ont suffisamment de poids pour m’obliger à admettre que la culture de la Haute Horlogerie est bel et bien française ou du moins francophone.
Des grands noms comme Lépine et Breguet, tout comme la concentration des manufactures horlogères dans les régions helvétiques parlant français, poussent naturellement à croire que la langue commune dans ce domaine, sa lingua franca, est véritablement franque. N’oublions pas que le français a été longtemps la langue des arts, de la raison et de la diplomatie. En tant qu’intellectuel, il était donc naturel que Dominique Fléchon s’exprime dans la langue de Racine, Corneille, Molière et Voltaire, le philosophe horloger.
Dans le vaste monde qui dépasse les vallées du Jura et les rives du lac Léman, l’anglais, une langue peut-être un peu barbare, reprend toutefois le dessus lorsqu’il s’agit de se faire comprendre. Et s’il est une ville où un tel constat prend tout son sens, c’est bien New York, d'où, sans doute, mon entrée en scène. Et pour en arriver là, je suppose que la Fondation de la Haute Horlogerie (FHH) est arrivée à la conclusion que j’avais une maîtrise à peu près correcte de la langue, que je savais grosso modo distinguer l’aiguille des heures de celle des minutes sur le cadran d’une montre et, pour avoir publié quelques travaux sur l’histoire du XIXe siècle, que je possédais, même imparfaitement, un certain sens culturel.
Ceci dit, je me dois de préciser que je déteste parler en public. Même en période de promotion de mes livres, je me perds dans mes notes, si bien que je ne me sens jamais aussi à l’aise que devant mon clavier. Mais comment résister à cette grande séductrice qu’est Dominique Tadion. Il lui a suffi de quelques battements de cils et de sourires enjôleurs pour que je me transforme en pantin entre ses mains délicates. Une routine en quelque sorte… d’autant impressionnante que tout s’est passé par téléphone !
Pour être honnête, ce n’est pas uniquement par pure faiblesse devant un tel charme que j’ai accepté cette invitation à prendre la parole pour le lancement de La Conquête du Temps. J’étais également curieux d’en apprendre davantage sur le travail de la Fondation car j’apprécie Franco Cologni et j’applaudis sa volonté de mettre en exergue l’aspect culturel plutôt que commercial de l’art de la mesure du temps. Je dois également admettre que j’étais plutôt amusé par la nature même de la tâche, empreinte d’un certain optimisme, pour prendre place au cœur d’une Amérique qui n’est pas la première puissance économique mondiale pour rien. En d’autres termes, cette touche d’humour consistant à venir prêcher la culture horlogère et non ses aspects commerciaux devant un parterre de représentants de l’industrie horlogère américaine n’était pas dénuée d’attrait.
Je n’en étais pas moins nerveux. Comme ma dernière tentative de discours a fâcheusement ressemblé à la projection d’un film image par image où l’on assiste au massacre d’un zèbre jeté en pâture à une horde de lions et une meute de hyènes –je ne faisais partie ni des lions ni des hyènes, pour donner un indice –, j’ai donc décidé d’engager un répétiteur dans l’espoir de minimiser les dégâts.
Cette préparation a porté ses fruits. J’ai en effet été capable de descendre de l’estrade avec ma dignité intacte, non sans avoir, je l’espère, réussi à transmettre mon enthousiasme pour le livre de Dominique. Mais la soirée de ne faisait que commencer, la partie délicate étant encore à venir. Quelques instants plus tard, je me suis en effet retrouvé dans un salon privé du St-Regis entouré des grands de l’industrie horlogère américaine. Des hommes fascinants, comme il m’a été donné de constater. J’ai été notamment touché par le fait que le légendaire Hank Edelman de Patek Philippe Amérique se fraie un chemin vers moi pour m’apporter tout le soutien moral dont j’avais bien besoin. Impressionné également par ce jeune homme de Jaeger-LeCoultre, Philippe Bonay. Il est d’ailleurs fort dommage que Jaeger n’ait pas son jumeau au Royaume-Uni.
Mais ce qui m’a le plus marqué vient des conversations simples et conviviales entretenues entre ces rivaux de l’industrie. L’esprit de concurrence propre à ce marché a fait place à la cordialité et à la collégialité. L’aspect ouvertement culturel de la soirée est parvenu à bannir toute préoccupation commerciale, du moins pour quelques heures, incitant ceux qui s’étaient déplacés pour le lancement et le dîner à parler librement du vaste monde de l’horlogerie et de la place des garde-temps au panthéon des inventions de l’homme. ■
Nick Foulkes