Asie mercredi, 9 mai 2012

Les tribulations d’un Genevois en Chine : l’Empire de la vitesse

On a beaucoup lu et entendu sur la Chine récemment, pays de toutes les convoitises de la part des marques de luxe et notamment d’horlogerie, principal moteur de cette économie au niveau mondial – 30 à 50 % des ventes en Europe et aux États-Unis sont le fait de touristes chinois. À l’heure où les Cassandre annoncent un ralentissement, prélude à une possible débandade, voire déconfiture, rien de tout cela au cœur de la République populaire !

Mais le vrai défi, c’est le SAV [...] qui est en passe de devenir un nouveau casse-tête pour toute marque horlogère haut de gamme © CPIH

À chaque voyage dans ce pays, je suis soufflé par la vitesse avec laquelle tout se développe. Un essor plus rapide, certes, en vérité littéralement un autre monde. Pour faire face à une demande gigantesque, même légèrement faiblissante, les marques doivent trouver du personnel, ouvrir des boutiques, installer leur back-office, le service après-vente (SAV), former des équipes, tout le temps ; impossible de rattraper le train, impossible de réfléchir, impossible d’anticiper… Par conséquent, on n’est pas encore dans la pure qualité.

Mais attendez une minute, le luxe n’incarne-t-il pas « la » qualité ? Bien entendu, et tout le monde ici en est bien conscient. D’ailleurs, les talents sont de plus en plus recherchés, disputés, choyés. Qui a parlé de salaires ridicules et de coûts bas ? Les cadres aujourd’hui sont en tout cas aussi bien payés que chez leurs voisins de Hong Kong. En Chine continentale aussi, les Maisons rivalisent pour leur offrir des débouchés de carrière sous peine de les voir partir très vite à la concurrence. Le management, qui était presque exclusivement européen, devient maintenant de plus en plus local. Voilà un nouveau trend, mais, encore une fois, tout va très vite ! Paradoxalement, il faudra donc encore du temps pour augmenter le niveau de compétences du personnel – vendeurs, horlogers…

Un essoufflement faute de produits ?

Les « concubines », elles, sont toujours sous contrat, une longue tradition dans la région. Elles recherchent le bon filon et, plutôt que de viser le « mari » étranger idéal, elles orientent désormais leur quête sur le « marché » local ! Leur contrat prévoit notamment, en plus des « services » de base dont la quantité et la durée sont strictement réglementées, des montres de prestige, des bijoux, une voiture de luxe (la voiture est un « vrai luxe » ici avec des taxes à l’importation de 145 %). Ce qui gonfle d’autant les ventes de ces produits. Pour l’horlogerie haut de gamme, dont les Chinois sont très friands, tout se passe donc pour le mieux.

Mais on le sait, si les Salon international de la Haute Horlogerie et autre Baselworld ont très bien fonctionné en ce début d’année, il pourrait en être autrement du côté des exportations. L’augmentation massive de production induite par le développement asiatique n’est en effet pas sans poser de problèmes, tout comme la réduction programmée des livraisons de mouvements de la part du Swatch Group. Et l’on connaît la fragilité de la chaîne de sous-traitance horlogère suisse. En fait, la croissance qui s’essouffle pourrait bien être due à un prochain manque de produits à vendre, un comble !

Mais le vrai défi, c’est le SAV. En effet, depuis le début du nouveau millénaire et la croissance quasi exponentielle de la Haute Horlogerie, le SAV est en passe de devenir un nouveau casse-tête pour toute marque horlogère haut de gamme. Partout. Car il faut des horlogers locaux, des structures locales, des pièces détachées, du service, soit autant de ressources pour lesquelles la Chine ressemble à un puits sans fond. Dans le pays, on ne peut pas perdre la face, ni sa réputation. En cas de déconfiture, il n’y a pas de seconde chance. Certaines marques, dont le SAV n’est déjà pas exempt de tout reproche sous d’autres latitudes, feraient bien de prendre cette réalité très au sérieux. Tout va très vite ici, dans l’ascension comme dans la chute… ■

Pascal O. Ravessoud, Shanghai

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