Asie mercredi, 6 juin 2012
Le légendaire Transsibérien, dont les pointes de vitesse frisent les 60 km à l’heure, part de Moscou pour louvoyer d’Ouest en Est jusqu’à Vladivostok, face à la mer du Japon. En tout, sept jours de voyage hors du temps pour une distance de 9’287 kilomètres. Comme points de repère pour le voyageur, quelques arrêts et l’alternance entre le jour et la nuit. Pour notre part, nous avons déterminé une première étape à Irkoutsk, à 4 jours de Moscou, après « seulement » 5’285 kilomètres.
A l’embarquement, la durée du voyage nous défie: quatre jours de rail avec des haltes réduites à l’essentiel. Qui plus est, le train offre un terrain d’exploration limité : arrivés au seuil de la 3e classe, la « plastkartny », 54 paires d’yeux bleus nous scrutent de concert. Nous voilà donc rapidement de retour sagement assis derrière notre fenêtre. Tout au long du trajet, le paysage restera superbement fidèle à lui-même. Tout au plus note-t-on un léger changement de végétation. Les conifères alternent avec les bouleaux et inversement, les forêts s’étendent à l’infini. Mais ces constatations végétales de première importance passées, voilà que tout un après-midi s’est déjà envolé ! Aurions-nous quitté l’espace-temps habituel ? Chaque journée se transforme en histoire à part entière, aux temps forts aussi passionnants que rares.
Vérification des sources
L’intrigue de la première journée fut quand je réalisai que pour cette chronique, mon unique source autre qu’empirique proviendrait de notre bibliothèque itinérante : le Lonely Planet. Smartphones et autres engins grignoteurs d’heures ? perdent leur utilité dans ce type de voyage, loin de toute connexion internet. Si je parlais le russe, vous auriez évidemment droit à quelques informations indigènes inédites. Mais tel n’est pas le cas et je préfère vous épargner les mimiques qui m’ont servi à converser.
Tient-on le cap ?
Côté horlogerie, deux montres de plastique suffisent à nos poignets. L’une rose à odeur de framboise et l’autre noire, increvable, la Swatch modèle original. Effrontément simples, mais fort utiles si bien réglées ! Le deuxième jour de route, j’apprends en effet, dans un manuel de survie, comment toujours garder le Nord, grâce à ma montre fluo. Verdict ? Le Transsibérien tient parfaitement la route, en doutions-nous seulement, en direction de l’Est.
« Lost in Russian Time Zones»
Le troisième jour, nous jouons le remake de « Lost in Translation », version russe. Le Transsibérien traverse huit fuseaux horaires en tout, presque autant que la Russie qui en compte neuf ! Par voie de terre, difficile de déterminer à quel moment régler sa montre. D’après nos savants calculs et déchiffrages de panneaux de gare en cyrillique, nous devrions à ce moment-là être dans le fuseau horaire Moscou +3 heures. Donc il serait 16h. Toutefois, le soleil brille au Zénith. De plus, la journée semble étrangement longue… Serait-ce en raison de notre cheminement vers le Nord-Est ? L’arrêt suivant, à Novossibirsk, l’horloge de gare indique 00h05, alors que l’horaire du train indique 20h05. Une chose est sûre, il fait nuit, ce qui ne devrait pas être le cas à 20h. Les horaires de train se calqueraient donc sur le fuseau de Moscou, c’est-à-dire +4heures à Novossibirsk, puis +5heures à Irkoutsk. Nous mettons ainsi à l’heure nos montres.
Le lendemain matin, confusion totale, chaque appareil, téléphone ou horloge de gare, indique une heure différente. Irina, la « provodnista », hôtesse, et surtout patronne du wagon, passe-t-elle son bruyant aspirateur dans notre compartiment à 6h30 ou 10h30 ? Son acolyte, Maria, explique qu’il est 7h30. Bref, nous sommes de nouveau perdus ! Mais qu’est-ce que cela peut bien changer… Le train poursuit sa course, imperturbable. Si nous ne savons pas combien de temps nous avons, nous en avons certainement beaucoup. ■
Yannick Emery