Europe mardi, 5 juin 2012

Moscou : époques à choix

Gourmande de modernité, la Russie n’oublie pas son passé communiste. Aujourd’hui à Moscou, le style soviétique est devenu un objet de fierté pour certains. D’autres ne jurent que par le progrès globalisé. Les indécis ont comme le choix entre ces deux mondes.

La fin de l’URSS a signifié l’écroulement d’un modèle de société ainsi qu’une rupture dans le fil du temps. Quelque vingt ans plus tard, Moscou, et toute la Russie urbaine, vivent à la fréquence d’un monde globalisé. Mais les témoignages du soviétisme n’ont pas disparus pour autant. Aujourd’hui, deux univers coexistent. De Moscou à Irkoutsk en passant par Omsk et Novossibirsk, le pays entier semble hésiter entre deux époques, et les Russes ont comme le choix entre ces univers. Les signes et symboles communistes deviennent des éléments que l’on peut réinterpréter, voire redéfinir, et desquels les habitants tirent une certaine fierté aussi. Le phénomène se constate particulièrement dans la gestion de l’urbanisme. La tendance va ainsi à une réhabilitation et à l’entretien soigné des bâtiments et monuments érigés à la gloire du communisme. A noter toutefois que certains promoteurs en laissent volontairement pourrir pour justifier leur destruction et la construction d’entités modernes.

A un autre niveau, certains jeunes Russes s’amusent de ce passé. L’étoile rouge, le style soviétique, tous ces témoins d’un régime, sont devenus autant de symboles dont ils se jouent pour mieux les réinterpréter. Staline ou Lénine, figures historiques sulfureuses, sont devenus des personnages qui, à l’image d’un Mickey ou d’un Donald, prêtent à la dérision, au ridicule et à des mises en scènes « artistiques ». En soi, ce type de détournement n’a absolument rien de neuf. Mais lorsqu’on y est confronté sur le territoire qui fut l’épicentre de cette époque, le message prend une autre saveur, beaucoup plus puissante.

Le temps, considéré comme une progression régulière et naturelle, fonctionne donc autrement en Russie. Comme dans un App Store, avec des applications à télécharger et à éliminer, on ricoche entre soviétisme et « mall » commercial, musique traditionnelle et drum’n'bass, bortsch et mac’do. Et les Russes disposent d’un patrimoine gigantesque dans lequel piocher pour mélanger ces éléments à d’autres ingrédients modernes. Avec, toujours en toile de fond, le fait que cette matière, qui sert aujourd’hui à créer de la fiction, fut d’abord bien réelle, concrète.

En ce sens les Russes ne seraient-ils pas plus sensibles à leurs racines et à leur histoire que les représentants des civilisations occidentales, si technologiques et évoluant à pleine vitesse, comme pour tenter de rattraper le temps? A Moscou en tout cas, ce passé si présent refuse de disparaître. ■

Louis Nardin

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