Greubel & Forsey : passion tourbillon

Stephen Forsey et Robert Greubel ont en commun une passion immodérée pour l’invention du tourbillon due au génie d’Abraham-Louis Breguet. Depuis la fin des années 90, ils n’ont eu de cesse d’en améliorer le concept. Pari entièrement réussi.

Christophe Roulet

Prétendre que Stephen Forsey et Robert Greubel ont réalisé une magnifique réussite commerciale serait probablement une affirmation aux antipodes de la démarche entreprise par les deux horlogers dès 1999. Et pourtant, la reconnaissance a été pratiquement immédiate, presque comme une évidence pourrait-on dire de manière caricaturale. En fait, si la marque des deux compères a fait mouche du premier coup auprès des collectionneurs et autres aficionados, cela tient essentiellement au travail de forçats qu’ils ont entrepris dans le perfectionnement d’une invention majeure pour l’horlogerie : le tourbillon. Une invention datant du début du XIXe siècle, essentielle à l’époque au perfectionnement de la chronométrie des montres de poche, mais dont nombreux sont ceux qui aujourd’hui en conteste le réel apport technologique à l’univers des montres-bracelets.

Trois tentatives de perfectionnement en deux siècle

« C’est en constatant que les montres de poche présentaient un différentiel de marche selon qu’elles étaient ballotées de gauche et de droite dans leur gousset qu’Abraham-Louis Bréguet a été amené à inventer le tourbillon en 1801, expose Stephen Forsey. En ce temps-là, les horlogers ne pouvaient en effet espérer améliorer le fonctionnement des garde-temps par des innovation sur les lubrifiants ou les matériaux. Abraham-Louis Bréguet a donc mis au point le tourbillon à un axe de rotation, soit une petite cage mobile enfermant l’échappement, balancier et spiral, qui annule les écarts de marche par compensation des effets de la gravitation terrestre. »

Cette invention, au demeurant contestée dans la performance des montres-bracelets, passant toutefois pour le sommet de l’art horloger vu les difficultés à le réaliser, a exercé une véritable fascination sur Stephen Forsey et Robert Greubel. Fascination qu’ils ont mise à profit pour tenter la grande aventure horlogère, celle devant mener de la recherche pure à la création de montres puis au lancement d’une marque. D’autant qu’en deux siècles d’histoire horlogère, seules trois tentatives avaient été menées dans le but de perfectionner le système mis au point par Abraham-Louis Bréguet., sans grand succès notoire.

Rencontre chez Renaud & Papi

Robert Greubel, alsacien d’origine, a d’abord travaillé comme prototypiste pour les grandes complication d’IWC avant de rejoindre, en 1990, l’atelier spécialisé Renaud & Papi dont il deviendra codirecteur général. Stephen Forsey, quant à lui, a grandi sous le ciel de Londres dont il fréquenta l’école d’horlogerie. Après avoir travaillé pendant cinq ans dans un atelier de restauration, il suit des cours de perfectionnement au Wostep (le Centre suisse de formation et de perfectionnement horloger) qui le mettront en contact avec les milieux industriels suisses de la branche. Il rejoint Renaud & Papi en 1992.

C’est là que débute un travail commun sur les grandes complications traditionnelles que sont les répétitions à minutes, les grandes sonneries et autres chronomètres rattrapantes avec toujours en point d’orgue le tourbillon. « Robert et moi, nous cherchions de nouvelles approches, de nouvelles solutions, se souvient Stephen Forsey. En un mot des nouveaux moyens adaptés cette fois aux contraintes des montres bracelets. C’est alors que nous avons décidé de nous lancer ensemble, en 1999, dans le but de réaliser une complication qui amènerait vraiment quelque chose à l’horlogerie. Et ce, à un moment où une trentaine de marques avaient déjà leur propre tourbillon. Simplement dit, nous voulions rendre au tourbillon intégré dans les garde-temps modernes les mêmes titres de noblesse qu’Abraham-Louis Bréguet avait réussi à imposer dans le domaine des montres de poche. Et pour une simple raison : nous étions persuadés de pouvoir faire mieux que ce qui avait été tenté jusque là. »

Une percée technologique

Il aura fallu quatre ans et demi de développement, de l’idée à la réalisation, pour sortir le Double Tourbillon 30°, une percée majeure dans l’univers horloger ayant permis de diviser par trois les écarts de marche par rapport au tourbillon classique. Le concept : un tourbillon à une minute à l’intérieur d’un deuxième tourbillon plus large à quatre minutes, disposé à un angle de 30°. Présenté à Bâle en 2004, cette invention n’a pas mis long à attirer toutes les attentions. « Ce qui a le plus étonné, analyse Stephen Forsey, c’est peut-être que nous sommes arrivés avec une montre prête à être livrée et non avec de simples prototypes destinés à tester le marché. Avec ce mouvement entièrement dédié au tourbillon de la conception à la disposition des composants, je pense que nous avons réellement innové dans l’univers de la création horlogère. »

Greubel & Forsey ne s’est toutefois pas contenté d’une percée majeure sur le plan technologique. Pour donner un écrin digne de ce nom à ce calibre d’exception, l’habillage a été pensé jusque dans ses moindres détails. « Actuellement, nous sommes capables de produire deux Double Tourbillon 30° par mois, expose Stephen Forsey. Hors de question d’entrer dans une logique de grande série. Nous avons donc privilégié l’aspect qualitatif pour remettre en valeur le travail de l’horloger en utilisant des finitions que l’on ne trouvait pratiquement plus. Nous avons par exemple opté pour des ponts bercés dans notre tourbillon qu’il est impossible d’obtenir uniquement à la machine. Pour obtenir une telle pièce terminée a partir du composant usiné, il faut encore huit heures de travail manuel. Idem pour l’état de surface de la platine arrière terminée par grenage, impossible de faire autrement qu’à la main et avant l’anglage des pièces. »

Un partenariat solide avec Richemont

Ces années de recherche et de développement menées dans l’univers du tourbillon, sans véritablement savoir si la démarche allait aboutir, n’ont pu être financées qu’en travaillant au développement de calibres pour d’autres marques. « Ce sont finalement ces commandes que nous avons honorées avec notre société CompliTime qui nous ont permis de poursuivre nos recherches, poursuit Stephen Forsey, en sachant qu’à l’époque nous n’étions pas du tout dans une logique de créer notre propre marque. Mais nous nous sommes vite rendu compte, à mesure que nos travaux avançaient, qu’il deviendrait bientôt nécessaire de réaliser des petites séries de nos modèles pour aller plus loin et poursuivre dans la voie que nous nous étions tracée. »

De deux personnes en 1999, Greubel&Forsey est ainsi passé à 25 collaborateurs. Dans la foulée, la Maison horlogère cédait 20% de son capital au groupe Richemont. « Cette opération financière est un très bon exemple de collaboration réussie. Cela fait des années que nous avions des rapports étroits avec le groupe Richemont, commente Stephen Forsey, notamment en développant pour les marques du groupe des idées que nous ne destinions pas à notre propre univers. Nous allons donc poursuivre dans cette voie. De notre côté, en s’adossant à Richemont, nous pérennisons notre propres entreprise. Cet apport de fonds permettra notamment de réunir sous un même toit, à La Chaux-de-Fonds, nos cinq ateliers pour l’instant dispersés. » Greubel & Forsey n’a assurément pas fini d’étonner. ■

DÉCLINAISONS DU DOUBLE TOURBILLON 30° À BASELWORLD 2007

Après le Double Tourbillon 30°, première invention de Greubel & Forsey présentée à Bâle en 2004, les deux horlogers sont à chaque fois revenu à BaselWorld avec de nouvelles inventions en poche. Le Double Tourbillon à Différentiel un an plus tard, puis le Tourbillon 24 Secondes Incliné qui capitalise sur la vitesse de rotation et l’inclinaison du régulateur pour vaincre l’influence de l’attraction terrestre sur l’organe réglant. Afin de permettre aux mobiles de parcourir un important chemin en très peu de temps, et d’effectuer une rotation en 24 secondes, des solutions innovantes ont été mises en œuvre. Notamment un tout nouveau profil d’engrenage incliné à développante de cercle.

Cette année, Greubel & Forsey présente le Double Tourbillon 30° Secret, soit une nouvelle version du modèle de 2004 présenté cette fois dans un style moins extraverti dans la mesure où le ballet du tourbillon n’est visible que depuis l’arrière du boîtier. Autre déclinaison du Double Tourbillon 30°, l’Invention Pièce 1. Pour ce modèle, le tandem Greubel Forsey a redistribué les volumes et surfaces du garde temps en organisant techniquement et esthétiquement le mécanisme du Double Tourbillon 30° au centre d’un affichage demi-circulaire des heures et des minutes, renforçant visuellement le lien entre le mécanisme acteur de la mesure du temps et son indication « symbolique ».

Quant au Quadruple Tourbillon à Différentiel Sphérique, présenté en 2005 à Bâle sous forme de prototype, il est actuellement en phase de réglage fin, après avoir passé de nombreux tests qui ont permis la validation du système central du Différentiel Sphérique, une invention à la mesure des deux « Inventeur Horlogers ». Premières livraisons prévues pour 2008. (CR)

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