Les calendriers ne sont qu’une convention. Bien utile, au demeurant, puisqu’ils sont nés à l’aube de l’humanité pour codifier le rythme de la nature et les travaux des champs. Petite exploration dans les tréfonds du temps.
Gian Pozzy
Vous pensiez que nous étions en l’an 2007 ? En voilà une idée présomptueuse ! Le calendrier juif nous dit que nous sommes en 5768 ; le calendrier musulman parle de 1365 ; le calendrier romain prétend que nous sommes en 2761 ; l’Eglise orthodoxe jure que nous sommes en 7516 depuis la création du monde et le calendrier républicain, s’il avait duré plus de treize ans, nous situerait en l’an 215 (on vous épargnera une quantité d’autres calendriers non moins honorables mais moins connus). La Corée du Nord a adopté une chronologie qui débute l’année de la naissance de Kim Il Sung I !!
Autant dire que le calendrier est aussi une convention. Les civilisations ou les régimes sont d’autant plus attachés au leur qu’ils cherchent à se distinguer d’un courant mondialisateur dominé par la tradition chrétienne, qui fixe le début du calendrier à la naissance de Jésus. Le calendrier a donc une valeur identitaire forte.
L’alternance des jours, une unité fondamentale
Au début, racontent pourtant les mythes les plus anciens, il existait un monde originel d’où le temps était exclu. Dans les mythes grecs, raconte Etienne Klein dans « Les tactiques de Chronos » , il n’y avait que le Ciel et la Terre, Ouranos et Gaïa. Enfanté par elle, le Ciel recouvrait complètement la Terre, ne cessant de s’épancher dans son ventre. Dernier-né de Gaïa, Chronos vola au secours de sa mère, émascula son père et sépara le ciel de la terre pour créer entre eux un espace libre. Ainsi naquit le temps du devenir, opposé au temps de la stagnation.
Loin de ces mythes qui tentent d’expliquer l’origine et la substance du temps, l’humanité a de tout temps connu un calendrier naturel sommaire, d’abord fondé sur le retour de la lumière après l’obscurité (les jours), puis sur le retour des saisons (les années), le retour de la pleine lune ou de la lune noire (les mois). Les tribus primitives comptaient les jours d’aube à aube ; Mésopotamiens, Juifs et Grecs comptaient les crépuscules ; les Romains comptaient de minuit à minuit. Quels que soient les usages locaux, l’alternance du jour et de la nuit était l’unité fondamentale de mesure du temps.
Le casse-tête des heures et des années
Puis, tout se complique. En Mésopotamie, la journée se divisait certes en heures, mais leur durée différait fortement en fonction des saisons. Il a fallu attendre l’avènement des premières horloges à la fin du 13e siècle pour que les heures s’égalisent. Entre-temps, la plupart des civilisations avaient adopté l’habitude sumérienne de diviser la journée en 24 heures. La semaine fut un autre casse-tête : les Chinois, les Egyptiens et les Grecs groupaient les journées en décades ; la semaine de sept jours est une invention des Hébreux qui pourraient l’avoir empruntée aux Chaldéens : on voyait bien que la nouvelle lune revenait tous les 29,5 jours et que ses phases principales représentaient environ sept jours, mais tout cela, même multiplié par douze, ne faisait toujours pas une année. Car il n’y a pas de correspondance entre les phases de la lune et celles du soleil. Et ne parlons pas des saisons : nous en distinguons quatre, mais le calendrier nilotique des Egyptiens n’en voyait que trois, fondées sur les fluctuations du Nil, une année étant tout simplement « le temps nécessaire à une récolte ».
L’année fut longtemps beaucoup plus difficile à calculer, bien que la rotation du Soleil autour de la Terre fût fondamentale pour le cycle des semailles et des moissons. Il est vrai qu’une année vaut 365,2422 jours, un nombre qui ne se laisse pas aisément diviser par douze mois. Tous les calendriers évolués ont donc abandonné l’idée de synchroniser le mois lunaire et l’année solaire, préférant ajouter un jour ou un paquet de jours par-ci par-là, en fonction des besoins.
La seconde déconnectée des cycles astronomiques
A noter que si nos montres sont toujours divisées en 12 ou 24 heures de 60 minutes, elles-mêmes divisées en 60 secondes, nous le devons encore aux savants babyloniens, décidément passés maître dans l’art de découper le temps. On pense cependant que, malgré ce souci du détail, ils auraient été bien en peine de dire l’heure avec une précision de plus de quelques dizaines de minutes ! Au moyen âge, les heures dites « temporelles », 24 par jour, étaient variables. Le jour et la nuit étaient divisés en douze. Donc théoriquement les heures de jour et de nuit n’étaient égales qu’aux équinoxes et variaient en fonction des latitudes.
Alors que l’unité actuelle de mesure du temps est, depuis 1967, la seconde définie par un multiple de la période de l’onde émise par un atome de césium 133 quand un de ses électrons change de niveau d’énergie, en 1960 elle était encore la fraction 1/556’925,9747 de l’année tropique 1900. Et jusque-là, on la définissait plus simplement comme une fraction du jour solaire terrestre moyen : 1/86’400. Notre définition de la seconde ne repose donc plus sur les cycles astronomiques et il nous faut en rajouter ou en enlever une pincée ici ou là en fonction des variations de la rotation de la Terre.
L’éphémère calendrier républicain
On ne saurait, au terme de ce bref survol de l’histoire des calendriers, faire l’impasse sur un des plus éphémères d’entre eux, le calendrier républicain de la Révolution française (il fallait aussi abolir tout « l’ancien système » royal et clérical donc le calendrier du Pape). Tellement révolutionnaire, ce calendrier, qu’il a même tenté Benito Mussolini lors de la prise de pouvoir fasciste en Italie en 1922. Le calendrier révolutionnaire était divisé en douze mois de trente jours. Des mois joliment baptisés par le poète Fabre d’Eglantine. Les mois du printemps s’y nommaient germinal, floréal et prairial, ceux d’été messidor, thermidor et fructidor, ceux d’automne vendémiaire, brumaire et frimaire, tandis que l’hiver se divisait en nivôse, pluviôse et ventôse. Les cinq ou six jours manquants étaient ajoutés en septembre et se nommaient jours de la vertu, du génie, du travail, de l’opinion, des récompenses et de la révolution.
C’est tellement joli qu’on en vient presque à regretter que Napoléon lui-même ait mis fin à cette révolution du calendrier en 1805 déjà pour se faire couronner Empereur par le Pape. D’autant plus que chaque jour de l’année avait un petit nom de baptême. Prenez le 16 avril : c’était anémone ; le 6 mai, pimprenelle ; le 26 juin, concombre ; le 20 août, Lycoperdon ; le 27 septembre, balsamine et le 1er février fumeterre. Anémone de floréal An VII, c’était quand même plus joli que 16.04.07. Mais moins facile, c’est vrai, à lire sur le cadran digital d’une montre. Et moins rapide par e-mail ou SMS… ■