De la voleuse d’eau au sablier électronique

Avant même de mesurer avec précision les heures et les minutes, l’homme eut à cœur de maîtriser le temps qui passe. La clepsydre fut un premier instrument bien rudimentaire. De nos jours, le sablier se fait électronique pour endiguer les flots logorrhéiques des discoureurs impénitents.

Gian Pozzy

A l’heure du chronomètre certifié, de la montre à quartz et de l’horloge atomique, on n’a encore rien trouvé de mieux pour mesurer des intervalles de temps que le bon vieux sablier ou son ancêtre d’il y a trente-six siècles, la clepsydre. Apparemment inventé par les Egyptiens, cet instrument a été curieusement baptisé par les Grecs à partir des mots « kleptein » (= voler) et « hudôr » (= eau). Le plus ancien spécimen connu de « voleuse d’eau » a été retrouvé à Karnak et date du règne d’Aménophis III (1408-1372 avant J.-C.). Il s’agissait d’un simple vase percé à sa base d’un petit trou : des graduations à l’intérieur mesuraient grossièrement l’écoulement du temps. En tout état de cause, la clepsydre semble avoir été le premier instrument imaginé par l’homme pour mesurer l’écoulement du temps.

Si la clepsydre égyptienne faisait sans doute l’affaire pour la cuisson des œufs mollets, elle était toutefois fort imprécise pour une raison qui ne sera théorisée qu’aux 17e et 18e siècles derniers avec les lois de l’hydraulique et de l’hydrodynamique : la pression diminue au fur et à mesure que descend le niveau d’eau dans le vase et sa forme conique ne suffit pas à compenser ce fâcheux effet. Vers l’an 270 avant J.-C., Ctésibios, génial inventeur d’Alexandrie, met alors au point un système qui va garantir une pression constante. Il imagine un ensemble de trois vases communicants : le premier et le plus gros est chargé d’alimenter en eau le second qui, lui, est muni d’une soupape laissant s’écouler le trop-plein ; le deuxième vase étant toujours plein, la pression de l’eau qui s’en échappe par un petit trou à sa base reste constante ; et c’est le troisième vase qui est muni d’une graduation indiquant le temps écoulé. Une trouvaille presque parfaite, encore qu’il eût fallu tenir compte de la pression atmosphérique, de la température de l’eau et d’éventuelles impuretés. Mais bon, à l’époque, on n’était pas à une minute près !

Ce qui ne signifie pas que l’on n’était pas précis. Aussi bien sur l’Agora d’Athènes que sur le Forum de Rome, une clepsydre minutait, si l’on peut dire, les interventions des orateurs, des juges et des avocats. A entendre les logorrhées de certaines stars du prétoire aujourd’hui, on se prend à regretter le bon vieux temps ! Dans les procès et autres litiges, l’accusateur s’exprimait en premier et son temps de parole, si l’affaire portait sur moins de 5000 drachmes, était de deux « conges », soit environ 6 minutes avec la clepsydre en usage. Pour un litige au-dessus de 5000 drachmes, on pouvait pérorer pendant dix conges et la réplique se limitait à deux, nous raconte Aristote dans « La Constitution d’Athènes ». Pour des affaires de très haute importance, comme le procès de Socrate - qui fut condamné à la mort par empoisonnement à la ciguë - l’accusateur avait droit jusqu’à quarante-quatre conges, soit près de 132 minutes ! A Rome, c’est en 159 avant J.-C. que les deux censeurs en charge, Publius Cornelius Scipio Nasica et Marcus Popillius Laenas, firent ériger une grande clepsydre publique pour donner à leurs concitoyens une idée de l’heure par temps couvert ou la nuit, quand le cadran solaire installé sept ans auparavant était hors service.

Si l’eau manque, on trouve du sable

Cela dit, la clepsydre a un défaut majeur dans les pays du sud : elle fonctionne à l’eau. Sachant qu’un conge équivaut à peu près à trois litres de précieux liquide, le temps était non seulement de l’argent, en ce temps-là, mais aussi une ressource vitale. C’est peut-être la raison pour laquelle, à partir du moment où les artisans verriers eurent affiné leurs techniques, on se tourna vers le sablier. On est alors déjà au 14e siècle. Le sable utilisé est généralement de la poudre de marbre bien fine, qui s’écoule d’une chambre à l’autre d’une ampoule de verre. L’orifice qui sépare les deux chambres a un diamètre d’environ dix grains, sans quoi il pourrait se boucher. Créé pour fonctionner dans des milieux où l’eau est rare et chère, il est d’un usage malcommode car il faut le retourner sans relâche pour avoir une idée de l’heure. Mais sur les caravelles qui partent à la conquête du Nouveau Monde, il se révèle indispensable. Christophe Colomb y recourt pour connaître sa longitude (tandis qu’il calcule sa latitude à partir de la position du soleil au zénith et de l’étoile Polaire).

A noter que l’usage de sabliers à bord des bateaux a donné naissance à l’unité de mesure de la vitesse sur l’eau : le nœud. Les matelots, dit-on, utilisaient des sabliers de 28 secondes. Ils lançaient à la mer un morceau de bois attaché à une corde où ils avaient fait des nœuds à intervalles réguliers, tous les 47,5 pieds (15,435 mètres), puis tournaient le sablier. Quand il s’était vidé, il leur suffisait de compter le nombre de nœuds flottant à la surface de l’eau pour connaître la vitesse du navire.

De manière plus rudimentaire, on a aussi fait usage de bougies graduées, de bâtons d’encens (en Chine) et de lampes à huile pour compter les minutes et les heures au beau milieu de la nuit. Une horloge pour insomniaques plutôt coûteuse ! ■

(1) Clepsydre égyptienne
Reconstitution fonctionnelle en albâtre de la clepsydre découverte en 1904 dans le temple d’Amon à Karnak, datant du règne d’Amenhotep III (1415-1380 av. JC) et conservée au Musée du Caire. Collection Staatliche Museen Kassel, Museum für Astronomie und Technikgeschichte mit Planetarium.

(2) Clepsydre athénienne
Reconstitution. Collection du Musée de l’Agora antique d’Athènes, Grèce.

(3) Clepsydre à l’éléphant
Reproduction contemporaine d’une clepsydre arabe créée par l’ingénieur turc Ibn al-Rajjaj al-Jazari vers 1200. Collection du Musée d’horlogerie du Locle, Suisse. Photo G. Savini, Le Locle.

(4) Sablier à cinq fioles, fin du XVIIe début du XVIIIe siècle
La grande fiole contient le sable nécessaire à l’écoulement pour une durée d’une heure, tandis que l’autre fiole est formée de quatre bulbes, qui servent à mesurer le quart d’heure. Collection du Musée International d’Horlogerie, La Chaux-de-Fonds, Suisse.

(5) Sablier double XVIIIe siècle
Cet ensemble de deux sabliers, mesure l’heure et la demi-heure. Chaque récipient est constitué de deux fioles coniques juxtaposées, remplies de sable blanc, entre lesquelles se trouve un petit disque de métal, percé d’un trou dont le diamètre varie selon la vitesse d’écoulement désirée. Collection du Musée International d’Horlogerie, La Chaux-de-Fonds, Suisse

(6) Sablier à double bulbe XVIIIe siècle La forme permet de diviser en deux l’écoulement du sable. Collection du Musée d’horlogerie du Locle, Suisse

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