La première horloge mécanique occidentale a été introduite en Chine en ce jour historique du 27 décembre 1582, envoyée par Lisbonne au prêtre portugais Rui Vicente qui ordonna de la remettre aux représentants de la Mission chinoise.
Fernando Correia de Oliveira
Vers 1577, il y a avait déjà une petite communauté portugaise installée à Macao et constituée de commerçants, de soldats et de prêtres jésuites. Macao, le seul port alors ouvert de l’Empire chinois, a servi durant les siècles suivants de tête de pont à tous les pays occidentaux qui voulaient commercer avec le Céleste Empire. Macao, tout comme Goa, était également à l’époque la base du Padroado do Oriente (Patronage oriental), à savoir la permission exclusive accordée par le pape à l’église portugaise d’évangéliser et organiser les pays d’Extrême Orient. Francisco de Sousa, un des jésuites portugais installés à Macao, se fait l’écho d’un incident survenu avec les autorités de Chine continentale en 1582. Dans ses écrits, Francisco de Sousa « s’attendait bien davantage à ce que les Portugais soient expulsés de Macao plutôt que les prêtes soient un jour autorisés à pénétrer sur le continent ». Les Chinois accusaient les Portugais d’introduire sur le territoire de Macao d’autres occidentaux et des pirates japonais, ce qui était évidement strictement interdit par le Gouverneur de Canton.
Introduction de la première horloge mécanique
Une délégation officielle de Macao, constituée du Capitão (autorité militaire) et de l’Evêque (autorité religieuse), fit alors le voyage vers Chaoqin, sur le continent, pour tenter de calmer le gouverneur en lui présentant des explications plausibles. Le Capitão envoya l’Ouvidor (juge) pour le représenter, tandis que l’Evêque chargea de cette mission Miguel Rugieri et Francisco Pacio, deux les jésuites italiens qui travaillaient dans le cadre du Padroado portugais. Après les présentations d’usage, fort cordiales au demeurant et durant lesquelles les deux délégations échangèrent des présents, le groupe en provenance de Macao déclara avoir en sa possession « une machine en acier, dotée à l’intérieur de roues qui se meuvent par elles-mêmes et qui permettent d’indiquer à l’extérieur toutes les heures du jour et de la nuit, avec le son d’un cloche donnant le nombre de chacune d’entre elles ». Ainsi, pour répondre à la grande curiosité du Gouverneur chinois, la première horloge mécanique occidentale a été introduite dans l’Empire du Milieu en ce jour historique du 27 décembre 1582. « De taille moyenne, animée par un excellent stratagème », elle avait été envoyée par Lisbonne au prêtre portugais Rui Vicente qui ordonna de la remettre à la Mission chinoise.
Francisco de Sousa note également dans ses récits que l’horloge avait causé « autant de plaisir que d’étonnement au Gouverneur, plaisir doublement rehaussé si la pendule pouvait être adaptée aux usages chinois. Ils divisent le jour comme nous de midi à minuit mais retiennent une division en 12 heures et non en 24, précise le jésuite. Ils ne comptent pas davantage les heures en nombre, en disant un, deux, trois, mais donnent à chacune une signification mystérieuse liée à leurs croyances ». De nombreux historiens occidentaux et chinois affirment que l’horloge présentée au Gouverneur de Canton a été très importante pour concourir à son apaisement et permettre aux Portugais de maintenir leur présence à Macao. Quelques années plus tard, ces horloges ont également servi de présents aux mandarins et aux eunuques dans le but d’ouvrir les portes du palais impérial à Beijing. La première délégation réunissant notamment les jésuites italiens Michele Ruggieri, Matteo Ricci et portugais, António de Almeida, Duarte de Sande, arriva dans la capitale le 24 janvier 1601.
Les premiers jésuites en Chine, des horlogers ?
L’Empereur, grand connaisseur d’horloges, déclara vouloir les rencontrer. Il avait entendu parler de ces pendules grandes et moyennes dont certaines jouaient de la musique. Les jésuites furent donc convoqués dans la résidence impériale pour faire une démonstration de leur fonctionnement et pour enseigner aux eunuques à les utiliser. L’empereur ordonna de construire une grande tour dans le jardin impérial où la plus imposante d’entre elles fut installée. Quelques jours plus tard, lorsque la cour pressait les jésuites de partir – trois d’entre eux étaient en effet arrivés comme ambassadeurs du Roi du Portugal et non comme missionnaires –, les eunuques se mirent à protester, arguant qu’il leur était impossible de faire fonctionner seuls ces horloges, voire les réparer en cas panne. Comme l’affirment aujourd’hui les historiens, c’est ainsi que les jésuites ont pu pénétrer à la cour impériale de Beijing et s’y établir, essentiellement en tant qu’horlogers, gagnant progressivement la bonne grâce de l’Empereur grâce à leurs merveilleuses machines.
Une autre histoire nous raconte comment l’impératrice douairière, la mère de l’Empereur, après avoir entendu parler de ces machines miraculeuses qui fonctionnaient toutes seules, demanda de pouvoir en contempler une. L’Empereur lui fit ainsi parvenir une horloge, non sans avoir fait sciemment dérégler le système de sonnerie afin que l’impératrice, lassée d’entendre la pendule tinter à tout va, la lui rende au plus tôt. Les jésuites possèdent de nombreuses lettres de cette époque qui décrivent l’excitation causée par ces pendules à la cour de Chine. Quand ces nouvelles arrivèrent en Europe, « les princes chrétiens, remplis d’un si grand zèle à convertir un tel empire, aidèrent les missionnaires du mieux qu’ils purent, si bien que toutes les pièces du palais impérial se retrouvèrent rapidement remplies de pendules de toutes sortes, la plupart d’entre elles étant le fruit d’une rare invention et d’un travail extraordinaire ».
Les pendules, de merveilleux automates
Les pendules qui arrivaient à Macao provenaient d’Europe, à savoir d’Allemagne et de France, transportées par des commerçants ou des missionnaires. Leur prix était toutefois si élevé que les jésuites ont commencé à réaliser eux-mêmes des horloges appelées par les Chinois « les cloches qui sonnent d’elles-mêmes ». Les jésuites portugais Gabriel de Magalhães et Tomás Pereira ont été deux des principaux horlogers qui ont travaillé directement avec l’Empereur Kangxi, particulièrement intéressé par les pendules. Il a même écrit des poèmes à la gloire de ces merveilleuses machines. Tomás Pereira, un musicien qui fabriquait ses propres instruments, en tant qu’horloger, construisit une énorme horloge à sonnerie qu’il installa dans la principale église chrétienne de Beijing. Gabriel de Magalhães réalisa quant à lui une pendule spécialement compliquée pour Shuanzi, premier empereur de la dynastie Qing, et une autre encore plus compliquée pour son successeur Kangxi. En plus d’indiquer l’heure, la pendule jouait un air de musique faisant apparaître des automates. On raconte que Kangxi l’aimait tellement qu’il la fit installer dans sa chambre à coucher.
Des jésuites comme Matteo Ricci, Adam Schall, Gabriel de Magalhães, Manuel Dias, Ferdinand Verbiest, Tomás Pereira et Terentius ont tous obtenu le statut de mandarin en tant que scientifiques travaillant à l’Observatoire de Beijing où ils mirent au point des instruments astronomiques destinés à l’observation du ciel.
Bien que les Chinois fussent littéralement passionnés par ces pendules mécaniques introduites au XVIe siècle via Macao et le Padroado portugais, ils les considéraient uniquement comme de merveilleux automates destinés à impressionner grâce à leurs mouvements et leurs sons mystérieux. La mentalité occidentale, imprégnée d’efficacité temporelle et de cette philosophie voulant que le temps c’est de l’argent, était totalement étrangère à l’Empire du Milieux, jusqu’il y a trente ans… ■
(1) Schéma d’horloge de Tomás Pereira (Athanasius Kircher, Mursurgia Universalis, Amsterdan, 1650). L’horloge a été construite au alentour de 1640 et installée dans la tour de la principale église chrétienne de Beijing.
(2) Les jésuites ont travaillé comme mathématiciens à l’observatoire de Beijing. On leur doit la construction de la plupart des instruments scientifiques, comme les astrolabes, les sphères armillaires et les cadrans solaires.