Dès le XVIe siècle, les femmes riches et puissantes ont toujours voulu accrocher de belles montres à leur collier ou à la ceinture. Mais la révolution, on la doit aux joailliers : quand la mode a dénudé les bras des femmes, ils les ont ornés de bracelets et… de montres-bracelets. A voir l’exposition thématique du Salon International de la Haute Horlogerie placée sous le thème : « La femme et la montre ».
Gian Pozzy
Au début du XXe siècle, il était d’usage de confiner la femme dans un rôle de ravissante idiote. C’est ainsi qu’en 1912 la Revue horlogère de Belgique affirme : « Pour vous - pardon Madame, mais la vérité nous brûle les lèvres ! - le côté utile d’une montre est très accessoire ». Et, en 1916, la Revue internationale de l’horlogerie insiste : « En ce qui concerne les montres pour dames, la question de la précision n’est pas très importante car les femmes ne tiennent pas, en général, à savoir l’heure à la seconde. » En d’autres termes, pas besoin de se fatiguer à fabriquer de bonnes montres pour ces dames, elles ne lisent pas l’heure. Pis, on sous-entend qu’elles sont tellement futiles que seules les intéressent les carats qui alourdissent le cadran !
Tant et si bien que les femmes devront se contenter, pour consulter l’heure, de simples réductions de montres d’hommes. Et il faudra attendre l’extrême fin du siècle pour que des manufactures se décident à introduire des mouvements mécaniques dans des boîtiers entièrement conçus et dessinés pour les femmes. Depuis quelques années, tout va mieux : on s’est aperçu que la femme pouvait aussi s’intéresser à la technique et que les complications ne la subjuguaient pas moins que les hommes. Ouf, il était temps !
La montre, une expression de richesse
Issue de la miniaturisation de petites horloges de table, la montre apparaît à la fin du XVe siècle. Expression du rang et de la richesse de son propriétaire, elle naît bijou et se doit d’être visible. Elle est donc arborée sur la poitrine, retenue à une chaîne ou accrochée à la ceinture par une châtelaine. Au XVIe siècle, reines et favorites portent des montres souvent somptueusement ornées.
Au XVIIIe siècle, le luxe est moins ostentatoire. Grâce à l’invention du balancier spiral par Christian Huygens en 1675, qui en améliore notablement la précision, la montre devient un instrument utile. Mais Madame de Sévigné se plaint de la montre qu’on lui offre sous prétexte que son aiguille des secondes hache le temps en trop petits morceaux… C’est en ce même siècle que la châtelaine devient un vrai phénomène de société. Elle se compose d’un crochet placé à cheval sur la ceinture, de plaques décorées des mêmes motifs que la montre et de trois à neuf chaînettes qui attachent l’« outillage » indispensable aux belles de l’époque : la clé de remontage de la montre, le sceau à cacheter les lettres, un canif, un flacon à parfum ou à sels, un nécessaire de couture ou à dessin, des lorgnons, parfois des médaillons et des amulettes diverses.
Déjà des complications
En ce temps-là, les cours européennes font grand cas de l’horlogerie. Une montre fabriquée pour le roi d’Angleterre par Thomas Mudge est la première à posséder un échappement à ancre ; en 1764, John Arnold présente une minuscule bague-montre à répétition et à échappement à cylindre en rubis. En 1755, sur une commande de Louis XV, Caron présente à Madame de Pompadour une pièce de neuf millimètres de diamètre, d’une autonomie de trente heures, logée dans une bague et, suprême raffinement, se remontant sans l’aide d’une clé.
Vers 1783, un officier de la Garde de la Reine commande à Abraham Louis Breguet une montre exceptionnelle destinée à Marie-Antoinette : elle doit réunir toutes les complications connues jusqu’alors ! Mais la reine meurt sur l’échafaud avant que le chef-d’œuvre ne soit achevé. On considère de nos jours qu’il s’agissait là de la première pièce à grande complication de l’Histoire : elle rassemble dans son boîtier une répétition à minutes, un quantième perpétuel complet, l’équation du temps, un remontage automatique à indicateur de réserve de marche, une grande seconde indépendante à arrêt à la demande, une petite seconde et un thermomètre. En outre, elle est dotée d’un double pare-chute, ancêtre des systèmes anti-chocs, et son échappement est à ancre.
L’engouement pour la montre-bracelet
Avec les robes sans manches du Directoire et de l’Empire, le bracelet présente pour les joailliers un moyen d’expression illimité. Certains ont l’idée d’y loger une montre, ce qui prouve que la montre-bracelet a été portée par des femmes avant les hommes. Mais elle ne fait pas l’unanimité. Certains contempteurs affirment d’ailleurs que des mécanismes si petits seraient forcément fragiles et ne sauraient supporter les mouvements du poignet…
Ce qui n’empêche pas Omega, dès 1905, de proposer des montres-bracelets aussi bien aux femmes qu’aux hommes. La montre commence alors à s’imposer comme objet de mode : en posséder plusieurs permet aux femmes de les harmoniser avec leurs activités et leurs toilettes. Et quand, en 1914, le magazine Femina lance un sondage auprès de ses lectrices, 3437 d’entre elles (sur 4350 réponses reçues) se déclarent en faveur de la montre-bracelet. Dès la fin de la Première guerre, hommes et femmes l’adoptent et elle est qualifiée de moderne, progressiste ou sportive. En 1927, Mercedes Gleitze traverse la Manche à la nage avec, au poignet, une Oyster étanche qui fera beaucoup pour la notoriété de Rolex. Après la Deuxième guerre mondiale, le phénomène naissant de la consommation de masse va de pair avec une diffusion sans précédent du bien-être. La vie mondaine redevient intense et le luxe est réhabilité. Piaget est l’un des premiers à unir l’horlogerie à la joaillerie, suivi par Jaeger-LeCoultre et Chopard.
Après le quartz, retour de la mécanique
Quand, dans les années 70, le quartz triomphe sur tous les terrains, l’esthétique de la montre se réduit à sa plus simple expression. Son faible encombrement permet de séduire les femmes (miniaturisation du module, infinies variations sur le thème de l’élégance) et les jeunes (précision très supérieure, nombre accru de fonctions). Comme la mode, la montre se fait désinvolte, colorée, sportive.
Mais entre 1980 et 1990 le luxe revient sur le devant de la scène. Refusant la banalisation industrielle du quartz, les férus d’horlogerie de tradition relancent la vogue de la montre mécanique et des complications. La femme, qui accède peu à peu à des responsabilités identiques à celles de l’homme, s’approprie la montre masculine. La Pasha de Cartier, lancée en 1985, est sans doute la première à passer directement du poignet de l’homme à celui de la femme.
Peu à peu, des mariages inattendus entre complications aux limites repoussées à l’extrême - tel le tourbillon gravitant sur des plans différents - conduisent à des oeuvres à l’utilité aléatoire mais que tout collectionneur désire posséder. En 2006, enfin, une orientation se dessine en faveur des fondamentaux ; recherche esthétique accrue, souci marqué de sobriété, amélioration de la précision : c’est l’essence même de l’horlogerie. Le monde horloger est prêt à produire des pièces plus simples mais de grande qualité et réellement conçues pour la femme. Les modèles griffés par les créateurs de mode séduisent parce qu’ils représentent un complément aux styles vestimentaires.
On en est là. Pour l’instant… ■