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La plupart des fabricants de montres suisses proposent dans leurs collections actuelles des modèles dont les fonctions sont les dignes héritières de dispositifs développés pour les militaires. Des caractéristiques qui allient précision, étanchéité, résistance aux chocs, chronométrage, luminosité…
Michael Balfour*
Les Jeux olympiques de l’ère moderne, dont la première édition s’est déroulée en 1896, ont connu dès la fin de la Grande Guerre, un succès jusqu’alors inégalé avec un nombre de Nations participantes en constante augmentation. Les chronomètres, utilisés par les forces armées pour leur rigueur, ont alors été rapidement adoptés dans l’univers sportif. C’est à cette même époque que les premières courses dans le domaine automobile, maritime et aérien ont vu le jour, des événements aujourd’hui devenus des rencontres internationales célébrées par les différents médias. Les modèles de montres portant le nom de ces événements connaissent désormais un grand succès auprès des observateurs sportifs, ce qui ne constitue pas une surprise en soi : les premiers modèles de montres utilisés par les militaires étaient pour la plupart des montres d’observation. Faut-il dès lors s’étonner que les collections actuelles puisent pour beaucoup leur inspiration dans les tumultes de la guerre ?
La première montre bracelet conçue pour l’armée
Prenez l’exemple du fabricant américain Hamilton, marque qui fait désormais partie du groupe Swatch. Durant la Première Guerre mondiale, l’horloger a commercialisé des millions de montres auprès du gouvernement américain. Tradition qui aujourd’hui perdure, grâce à la collection Khaki. Mais Hamilton n’a pas été l’unique fabricant visionnaire américain. Elgin, Illinois et Gruen ont également eu la chance de fournir des montres de précision au réseau ferroviaire national en pleine expansion. L’un d’entre eux, Ingersoll, est devenu célèbre grâce à sa montre Yankee à un dollar, « The watch that made the dollar famous » (« La montre qui rendit le dollar célèbre »). Quelque cinquante millions d’exemplaires ont été vendus entre 1895 et 1918. La version Yankee Radiolite, dotée d’un cadran aux chiffres recouverts de radium extrafluorescent, a notamment été utilisée par l’armée britannique lors de la bataille de la Somme en septembre 1916. Le fond du boîtier était gravé des lettres TW (tank watch) surmontées d’une large flèche.
La toute première pièce conçue exclusivement pour l’armée, mais également le premier garde-temps fabriqué en série, a bien entendu été la montre Girard-Perregaux dont 2000 exemplaires ont été envoyés à l’Empereur Guillaume II en 1880 pour les officiers de la Marine nationale. Cette pièce était protégée par une grille métallique, une idée lumineuse bientôt reproduite sur les modèles Waltham, Trench ou Soldier de Movado, et sur le modèle Midget de Ingersoll. Rolex a également fabriqué une montre Trench en 1914, destinée toutefois à une clientèle civile.
Des cadrans ronds noirs pourvus d’aiguilles lumineuses
C’est à cette époque que la majorité des montres bracelets spécialement conçues pour les différentes armées, qu’elles soient de terre, de mer ou de l’air, ont été dotées de fonctions que nous retrouvons aujourd’hui sur les modèles exposés dans les vitrines : cadrans ronds noirs pourvus d’aiguilles lumineuses, de chiffres arabes pour la plupart, lumineux, parfois ornés de marqueurs temporels entre les quarts d’heure, larges flèches blanches à 12 heures ou fines flèches à d’autres endroits du cadran, grande ou petite secondes, larges couronnes de remontoirs à molette ou couronnes plus petites protégées, mouvements mécaniques toujours plus résistants aux chocs, étanchéité toujours plus élevée… Tel est le véritable héritage des traditions militaires.
Avec son modèle Radiomir, Panerai a connu un succès certain auprès des incursori de la marine italienne. Assis à califourchon sur des mini-torpilles, dans la nuit du 18 au 19 décembre 1941, les incursori coulèrent deux destroyers britanniques dans le port égyptien d’Alexandrie. Les Radiomirs d’aujourd’hui s’inspirent trait pour trait de leur ancêtre. IWC s’est également distingué avec ses 6 modèles Mark destinés aux aviateurs et dont le premier, la Mark IX, a été lancé en 1936. Une collection représentative d’une tradition encore très présente chez l’horloger. La dernière née de la collection, la Mark XVI, est désormais disponible avec un cadran blanc. Peut-être un clin d’œil aux femmes pilotes ?
Durant la Seconde Guerre mondiale, la Wehrmacht, la Kriegsmarine et la Luftwaffe ont passé commande en quantités importantes auprès des fabricants horlogers pour des modèles somme toute très identiques. Bulla, Cronos, Felsing, Glycine, Grana, Hanhardt, Helios, Heuer, Huber, IWC, Junghans, Laco, Lancet, A. Lange & Söhne, Revue, Schätzle & Tschudin, Schieron, Siegerin, Stowa, Tutima, Wagner, Wempe et Zentra comptaient parmi les différents fournisseurs.
Un marché qui ne s’est jamais éloigné de son héritage militaire
Vollmer, fabricant de boîtiers et de bracelets fondé à Pforzheim (Allemagne) en 1922, fabrique aujourd’hui des montres en titane et acier inox destinées aux pilotes qui intègrent le mouvement automatique ETA 2824, visible à travers un fond transparent. Le modèle Nacht Schwimmer possède un cadran entièrement lumineux et offre toutes les fonctions développées pour la plongée, notamment une lunette unidirectionnelle. Le modèle U5 carré ressemble véritablement au prototype de Panerai, la Radiomir, avec une date à guichet positionnée à 3 heures.
A noter également que pendant la Seconde Guerre mondiale, les fabricants helvétiques tels que Buren, Cyma, Eterna, Invicta, Jaeger-LeCoultre, Lemania, Longines, Omega, Record, Rolex, Rotary, Vertex et Zenith ont connu un franc succès auprès de l’armée britannique. Dans les années d’après-guerre Breguet équipa les forces aéronautiques ainsi que l’armée de l’air française avec les chronographes Types XX.
Le plus souvent, sur les montres d’observation militaire, l’anneau indicateur des heures est placé à l’intérieur de celui des minutes. Dans les années 40, Elgin a conçu un modèle de ce type destiné aux plongeurs et doté d’une couronne saillante et protégée. Seikosha (aujourd’hui Seiko) en a fourni en grand nombre à la marine impériale japonaise en 1941. Patek Philippe et Vacheron Constantin les fabriquaient déjà dans les années 1930. C’est à cette même époque que Gaston Breitling a élaboré plus de 40 chronographes différents destinés principalement à l’aviation et à ses adeptes. Le célèbre modèle Breitling Navitimer a été créé en 1952 et représente l’un des plus gros succès commerciaux de tous les temps, qui perdure d’ailleurs aujourd’hui. Les collectionneurs de montres militaires standards et bon marché seront ravis de découvrir les catalogues de Wenger (Suisse), Cabot Watch Company (RU) et MTM (Etats-Unis). Ces catalogues s’adressent à un marché qui semble ne jamais se lasser des traditions militaires, à la fois visibles et pratiques, tout comme l’heure du jour ou de la nuit. ■
MONTRES MILITAIRES
Le 18 juin 1815, Napoléon fut battu à Waterloo, l’une des plus célèbres batailles de l’histoire. Des centaines d’ouvrages et d’articles retracent ce jour terrible mais aucun ne s’accorde sur l’heure exacte à laquelle se sont déroulés ces événements. Tout ce que nous savons c’est qu’il est fort possible que Napoléon et le Duc de Wellington (le futur vainqueur avec Blücher) portaient des montres gousset Breguet ce jour-là.
Une synchronisation précise, planifiée et enregistrée pendant les combats est devenue une réalité uniquement au début du XXe siècle, à l’aube de la Première Guerre mondiale. Toutefois, en mer, la précision de l’heure fut absolument essentielle dès le début de l’histoire maritime. La mesure exacte de la latitude, la position Nord/Sud d’un bateau, étaient facile à déterminer par la position du soleil, de certaines étoiles et par des calculs mathématiques. Mais la détermination de la longitude, la position Est/Ouest, présentait davantage de difficultés, la durée de la rotation de la Terre sur son axe n’étant jamais tout à fait la même. Dès 1598, le Roi Philippe d’Espagne offrit une récompense à celui qui inventerait un calculateur de longitude précis. Ce défi fut relevé par le génie de l’horlogerie britannique, John Harrison (1693-1776), à la fin du XVIIIe siècle.
Ulysse Nardin : un nouveau venu et un succès rapide
L’un des premiers admirateurs d’Harrison fut George Graham marié à sa nièce et collaborateur du grand Thomas Tompion. Le nom de Graham est à nouveau associé aux cadrans grâce aux montres suisses British Masters. Le Roy (en France, avec Berthoud), Arnold (autre retour en force de British Masters), Earnshaw, Mercer, Kullberg et bien d’autres ont été à l’origine de la fabrication en série des chronomètres de marine. Ulysse Nardin a été l’un des premiers horlogers à connaître un grand succès sur le marché helvétique grâce à de tels chronomètres. Aujourd’hui, des musées publics et privés à travers le pays présentent ces pièces d’une précision extraordinaire et créées par des fabricants encore très présents dans l’horlogerie mécanique.
L’année 1909 a été le théâtre de la première traversée en avion de la Manche par Blériot et de l’arrivée en Europe de la voiture à moteur T de Henry Ford. Dans les deux cas, les horloges des tableaux de bord étaient des accessoires exceptionnels. Pour quelques temps seulement. La révolution industrielle, l’amélioration de l’enseignement, le développement ferroviaire et la croissance rapide des moyens de transport sur terre, sur mer et dans les airs ont été à l’origine de l’arrivée de montres bracelet bon marché. Ces dernières allaient jouer un rôle capital dans la terrible guerre des tranchées de 1914-1918. M.B.
*Michael Balfour est l’auteur de « CULT WATCHES : The World’s Enduring Classics », qui vient de paraître aux éditions Merrell, Londres et New York