Les origines de la montre-bracelet avant 1900

Dominique Fléchon

Dans une lettre du 19 juillet 1488 adressée au duc de Ferrare, Jacopo Trotti, ambassadeur à la cour des Sforza, écrit que Ludovic Sforza fait réaliser trois vêtements de soie ornés d’une montre. Deux d’entre elles sont à sonnerie. Moins d’un siècle plus tard, en 1571 ou 1572, le comte de Leicester, favori et maître d’écuries d’Elisabeth Ire d’Angleterre offre à la reine une montre ronde incrustée de diamants et suspendue à un « armlet ». Les historiens voient dans ce bijou l’ancêtre de la montre-bracelet. Dans son Histoire de Port Royal, M. Gazier signale que Pascal (1623-1662) portait sa montre au poignet. En mai 1927, la revue horlogère publiait une gravure ancienne montrant un châssis de voitures et ses roues, tiré par quatre chevaux. L’un des cavaliers porte ostensiblement une montre fixée à sa manche. La scène rappelle le pari du comte de March, plus tard marquis de Queensbury, sur la question de savoir si une voiture à quatre roues pouvait atteindre les 19 miles à l’heure. L’essai fut réalisé le 29 août 1750 et la distance parcourue en 53 minutes 27 secondes.

« Une montre qui se fixe dans un bracelet »

L’almanach du Dauphin pour l’année 1772 mentionne les montres-bracelet et les montres-bague d’un horloger parisien installé rue du Buci. Les livres de comptes pour l’année 1790 de la firme genevoise Jacquet-Droz et Leschot décrivent « une montre qui se fixe dans un bracelet ». Si les montres-bague de toutes époques sont relativement nombreuses dans les collections privées et dans les musées, les plus anciennes montres-bracelet connues et conservées remontent aux toutes premières années du XIXe siècle, époque au cours de laquelle la mode raccourcit les manches des vêtements féminins. La montre-bague est alors de forme rectangulaire ou amande. Son cadran excentré laisse suffisamment de place à un balancier visible et parfois à de petits automates. C’est ce type de montres que l’on fixe alors au bracelet de tissu (1) ou de joaillerie, en laissant le cadran découvert et qui est destiné aux femmes de la haute société. Un exemple nous est fourni par une montre-bracelet des années 1800-1810 et signé (Pierre) Gregson à Paris (2). Parfois un lourd bracelet d’or ciselé enchâsse un large cadran à la lisibilité parfaite, autre preuve qu’à l’époque la fonctionnalité est au moins égale à l’aspect décoratif.

En 1811, Nitot, joaillier de Napoléon Ier fournit à la princesse Augusta de Bavière et femme d’Eugène de Beauharnais deux bracelets rehaussés de perles et d’émeraudes. Dans le premier, il inclut une montre, dans l’autre un calendrier marquant les quantièmes et les mois, tous deux à cadrans visibles (3). Pour honorer une commande de Caroline Murat, reine de Naples en date du 8 juin 1810, Abraham Louis Breguet conçoit une montre de forme oblongue, à répétition, tour d’heures excentré, thermomètre et montée sur un bracelet en cheveux entrelacés de fils d’or.

Le couvercle décoré ou empierré rend la fonction du temps secondaire

Même si quelques montres inspirées des années 1800 sont ultérieurement fabriquées, (4) la qualité ornementale de la montre reste vivace durant le XIXe siècle. Les joailliers s’orientent rapidement vers d’imposants bracelets dont volumes et surfaces offrent des vastes champs d’expression aux ciseleurs, graveurs, émailleurs et sertisseurs. Leur partie centrale dont le couvercle décoré ou empierré rend la fonction du temps secondaire recèle une montre miniature amovible qui peut se porter en sautoir. Si beaucoup de ces bracelets-montre sont anonymes, certains portent la signature de Caillot ou de Gregson, horlogers à Paris, de Robert Brandt à La Chaux-de-Fonds, de D.F. Aubert, J.F. Boutte et Cie., H. Capt et Freundler (5), Czapek et Cie, Doehner, Terond Ravier & Co., tous maîtres genevois, et de bien d’autres.

En 1832, la maison Breguet produit trois mouvements de 8 lignes (n° 5438, 4 et 9) destinés à être montés sur bracelet. En 1868, Patek Philippe et Cie. crée une montre de forme rectangulaire sur bracelet en trois parties pour la comtesse hongroise Kosewitz (6) suivie par d’autres à la même époque.

Toujours destinées à une clientèle féminine

Dans les années 1880, alors que la montre-bracelet reste d’inspiration joaillière, le cadran s’expose de nouveau à visage découvert comme en témoignent les premières pièces sur maillons or jaune de Cartier en 1888. Les montres-bracelet commencent alors à être fabriquées en série à partir de composants standardisés. Elles sont toujours destinées à une clientèle féminine comme le prouvent les modèles de Louis Muller lancés en 1888 (7), ceux de Vacheron Constantin ou d’horlogers viennois de la même époque. Jusqu’à présent, aucune preuve concernant des pièces masculines destinées à des militaires n’a pu être établie et seule la commande de 2000 chronomètres-bracelet passée à Girard-Perregaux en 1880 par la marine allemande semble faire exception.

Grâce à l’instauration de la législation sur la propriété intellectuelle, les premiers brevets relatifs à la montre-bracelet sont déposés.

En Suisse :

Albert Bertholet, Bienne : montre-bracelet simplifiée, brevet n° 576 déposé le 28.02.1889.
Voirol Frères, Bienne : nouveau système de mécanisme de remontoir, mise à l’heure de côté, avec ou sans seconde au centre pour montres-canne, montres-bracelet et autres mouvements d’horlogerie. Brevets n° 1825 déposé le 25.01.1890 et n° 1825/65 déposé le 18.03.1890.
Karl-Otto Major, Dresde : Weck- oder Erinnerungsuhr -Armband, brevet n° 5674 déposé le 09.09.1892.
H. Baumann, La Chaux-de-Fond : bracelet-montre, brevet n° 19641, déposé le 21.06.1899.
Charles Didisheim, La Chaux-de-Fonds : montre-bracelet, brevet n° 29592, déposé le 8.12.1903.
Dimier Frères et Cie. : montre à bracelet-courroie. Modèle n° 9846, déposé le 29.07.1903.
Schild Frères & Co., Granges : boîte de montre-bracelet, brevet n° 29976, déposé le 20.01.1904.
Grumbach & Co., La Chaux-d-Fonds : montre-bracelet perfectionnée, brevet n° 33378, déposé le 08.04.1905.

En Angleterre :

T.G. Hull représentant Le Roy et Fils : mécanisme sans clef pour montre-bracelet, brevet n° 4913 déposé le 19 mars 1890.
C.O. Major : mécanisme à alarme tactile combiné à un bracelet, brevet n° 16418 déposé le 13 septembre 1892.

Ces premiers brevets préfigurent une longue liste de dépôts qui se poursuit de nos jours.

Parallèlement aux premiers dépôts de brevets, les publicités apparaissent dans les revues professionnelles. L’Oesterreichisch-Ungarische Uhrmacherzeitung publie en 1889 un encart de Gustav Preiss, horloger viennois qui présente trois modèles de montres-bracelet (8). En 1890, l’Indicateur Devoine, annuaire des adresses d’horlogerie suisse, insère un encart de Louis Muller portant la mention « Montres-bracelet » (9). Ce dernier précise ses réalisations dans ses publicités dans le Journal de la Fédération horlogère notamment en 1893 et 1897. Le chronométrier Paul Ditisheim (1868-1945) est l’un des promoteurs de la montre-bracelet fabriqué en série. Il en présente une importante collection à l’Exposition Universelle de Paris (1900) (10) et à l’Exposition Nationale de Berne (1914). En 1897 il adapte ses publicités en fonction de ses productions comme en témoignent les deux numéros consécutifs du Journal de la Fédération horlogère de février et de mars 1897.

Certains pays la rejettent

Au cours des dernières années du XIXe siècle de nombreuses manufactures parient sur la montre portée au poignet. Certains pays la rejettent comme en témoigne l’expérience tentée par la maison Gallet et Cie. : les pièces envoyées à son agent New Yorkais lui sont rapidement retournées. En effet, si à première vue, la montre-bracelet ne constitue pas une révolution technique, elle n’en représente pas moins un bouleversement esthétique qui vient contrer des siècles de tradition dans l’art de porter la montre.

Qu’importe : Longines livre des montres-bracelet pour dames à Baume et Cie., devenue depuis Baume & Mercier en 1896 ; Omega débute ses fabrications en série en 1902 et diversifie son offre en proposant des modèles masculins en 1905. La même année, Hans Wilsdorf prend conscience que, au poignet, la montre devient plus qu’auparavant un objet de mode. Il fait alors fabriquer d’importantes quantités de montres de qualité à Herman Aegler, horloger à Bienne et les revend depuis Londres dans tout l’Empire britannique et les pays de l’Extrême-Orient. Mais un an plus tôt, en 1904, Cartier créait pour l’aviateur Santos Dumont un modèle d’une esthétique parfaite qui allait devenir l’un des plus grands classiques de la montre-bracelet (11). ■

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