Finlandais établi dans le Val-de-Travers (NE, Suisse), indépendant, passionné, Kari Voutilainen est encore peu connu du grand public. Mais les collectionneurs se battent déjà pour ses garde-temps. A raison d’une production de 20 montres par an, il y a naturellement des frustrés. Sur la haute horlogerie, il jette un regard à la fois émerveillé et inquiet. Les horlogers seraient-ils des irresponsables ?
Michel Jeannot / BIPH
Kari Voutilainen ne correspond pas en tous points à l’image que l’on se fait de l’horloger de haut vol. Et pourtant. Ce Finlandais s’est découvert une passion pour l’horlogerie dès l’adolescence. Un peu plus tôt, entre deux démontages et réparations de moteurs de vélomoteurs ou de voitures, il savait qu’il ferait quelque chose de ses mains. Un ami horloger lui a inculqué le virus. Quelques heures dans son échoppe ont suffi à le convaincre de l’intérêt du métier.
Kari Voutilainen se souvient de ses premiers pas à l’école d’horlogerie de Tapiola : « C’est la première fois que j’ai eu le sentiment que cette activité était vraiment pour moi. Je venais de découvrir ma voie », se souvient-il. Réputée, l’école de Tapiola jouit d’un statut privé - bien qu’aidée par l’Etat - ce qui n’est peut-être pas sans conséquence sur l’enseignement : « Les enseignants ne sont pas des fonctionnaires d’Etat, cela amène un statut particulier, une stimulation saine », confie Kari Voutilainen. Son certificat d’horloger en poche, Kari Voutilainen a encore soif de connaissances. Après avoir exercé un an en Finlande, il choisit de venir se perfectionner sur les montres compliquées au WOSTEP de Neuchâtel, un centre d’enseignement qu’il fréquentera encore assidûment par la suite en tant qu’élève pour des cours spécialisés, puis comme enseignant durant trois ans.
Dix ans chez Parmigiani
Avant cette expérience de l’enseignement, Kari Voutilainen travaille dix ans chez Parmigiani Mesure et Arts du Temps. Il en garde un souvenir ému : « J’ai eu la chance de faire de la restauration de pièces anciennes ainsi que de travailler sur le développement de pièces uniques. Et cela aux côtés d’un horloger de 70 ans, Charles Meylan, qui travaillait pour son pur plaisir. Un vrai professionnel, qui connaissait très bien les montres compliquées et qui m’a beaucoup appris, de la façon de travailler aux petites astuces qui font le métier ». A entendre le Finlandais, cette véritable passion pour le métier a tendance à se perdre aux pays de l’horlogerie : « En Suisse, trop de gens font aujourd’hui de l’horlogerie un métier comme un autre. Et l’on trouve trop peu de professionnels réellement passionnés. Or le métier d’horloger ne peut être exercé à satisfaction dans le seul but de gagner sa vie ; il faut s’engager et le vivre pleinement. Et je crains qu’il faille actuellement aller à l’étranger pour trouver les jeunes horlogers les plus enthousiastes ». La réalité semble lui donner raison : la visite des manufactures de mouvements les plus prestigieuses et les plus audacieuses regorgent d’horlogers géniaux venus des quatre coins du globe…
Kari Voutilainen a évidemment été de ceux-là avant de choisir la voie de l’indépendance. Une voie somme toute naturelle : « Durant de nombreuses années en marge de mon travail, j’ai oeuvré le soir à la réalisation de pièces uniques. C’est là que j’ai commencé à chercher des idées innovantes et tenté de les concrétiser. C’est dire que lorsque j’ai ouvert mon atelier d’horloger indépendant à Môtiers en 2002, c’était presque une continuité : j’ai fait la journée ce que je faisais auparavant le soir ». Comme nombre de ses confrères indépendants, le maître finlandais est approché par plusieurs marques de renom pour travailler - dans l’ombre - pour elles sur des pièces d’exception ou pour des activités de restauration. Un travail au plus haut niveau qui stimule d’autant plus son propre travail créatif. Mais se faire un nom n’est pas une évidence, quand bien même les plus grands vous approchent. Or le déclic se produit en 2005, lorsque l’horloger rejoint pour la première fois le stand de l’Académie horlogère des créateurs indépendants (AHCI) à Baselworld avec une Répétition à minutes signée Voutilainen. L’année suivante il remet ça avec une deuxième merveille sortie de son escarcelle : un chronographe à l’état de prototype. Depuis lors, les commandes s’enchaînent et l’atelier compte aujourd’hui cinq personnes pour une production qui ne dépasse pas les 20 pièces par an (lire ci-dessous).
« Je n’ai pas l’ambition de faire beaucoup plus de montres à l’avenir, mais j’aimerais les faire encore mieux », prévient le maître horloger, avant d’ajouter : « Si on devenait trop grand, je ne pourrais plus faire mon travail d’horloger. Et ça je ne le veux pas ». Une attitude assez peu répandue dans le secteur. D’autant que la demande croissante pour les montres compliquées offre des perspectives impressionnantes pour qui veut y répondre. Ce n’est pas le choix de Kari Voutilainen, qui regrette au passage l’irresponsabilité de certaines marques actives dans le haut de gamme : « Il y a aujourd’hui de nombreux excès dans ce que l’on nomme la haute horlogerie. Le client paie parfois très cher le design, mais il y a beaucoup de vide dans le prix ! De même, trop d’entreprises vendent des montres compliquées sans avoir imaginé le moindre service après-vente. C’est irresponsable et irrespectueux envers la clientèle. Sans parler de celles qui n’ont pas de centre de production. Si cette manière de faire a toujours existé dans cette industrie, elle n’avait jusqu’à peu jamais été une réalité dans la haute horlogerie ».
La période d’euphorie actuelle met également en lumière une autre faiblesse de l’industrie horlogère : la formation. Essentielle, cette question paraît problématique aux yeux de Kari Voutilainen. L’horloger estime en effet que les cours dispensés dans les écoles d’horlogerie suisses ne se sont pas adaptés aux réalités nouvelles nées du renouveau de l’horlogerie mécanique. Lequel a vu les montres compliquées faire un véritable bond en avant, qui n’a pas été suivi d’une réponse adéquate en termes de formation. « Il y a aujourd’hui un vrai décalage entre la production de montres compliquées et la formation. Jusque dans les années 70, il n’y avait pratiquement pas de montres à complications dans la production courante. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et l’on est en droit de s’interroger sur la diminution du nombre d’heures d’enseignement, sur le fait que les étudiants ne touchent pas même au spiral Breguet dans les écoles d’horlogerie, pas plus qu’on ne leur apprend les gestes indispensables qui distinguent la haute horlogerie des segments inférieurs ». Ce qui réjouit en revanche l’horloger finlandais : le fait que les jeunes aient retrouvé l’envie de pratiquer ce métier et que les écoles d’horlogerie soient aujourd’hui prises d’assaut. Encore faudrait-il que l’enseignement soit adapté aux réalités nouvelles de ce métier. ■
« NOTRE MARKETING ? C’EST NOTRE TRAVAIL »
Outre quelques pièces uniques dont un tourbillon, le catalogue de Kari Voutilainen tient pour l’heure en trois modèles. Une Répétition à minutes (Decimal Repeater) qui a la particularité de sonner les heures, les dizaines de minutes (en lieu et place des quarts ordinaires pour une écoute plus logique du temps) et les minutes, un chronographe maison doté d’un échappement Carbontime ™ et un chronomètre (Voutilainen Observatoire Wristwatch). S’il développe ses propres mouvements - parfois sur des ébauches anciennes comme c’est le cas pour la Répétition à minutes - Kari Voutilainen produit également à l’interne une foule de composants, des roues aux axes en passant par les aiguilles, sans oublier un boîtier en tantale pour une exécution de la Répétition minutes. Ces montres d’exception - toutes produites en éditions limitées - ont rapidement trouvé preneurs dès leur présentation. Tant les Répétitions minutes que les chronographes sont déjà tous vendus.
Nul besoin de publicité, le bouche à oreille fonctionne très bien dans le milieu des collectionneurs avisés. « Je veux faire des montres précises et belles et cela demande beaucoup de travail manuel, souligne Kari Voutilainen. Ainsi, notre production est naturellement limitée. Et nous ne faisons pas de marketing, c’est notre travail et nos produits qui tiennent ce rôle ». Et comme il vient d’accepter de réaliser une Répétition à minutes en pièce unique, Kari Voutilainen dit ne plus vouloir prendre de commandes avant 2009. M.J.
Voir également
www.voutilainen.ch