Etabli à son compte et installé en Californie depuis plus de 20 ans, l’horloger suisse Urs Ryser raconte les défis de l’indépendance.
Katja Schaer
Un parcours fait de tourbillons, de grandes marques, de complications, d’instants précieux et aussi de défis. C’est là l’histoire d’Urs Ryser. Une histoire qui en raconte une autre : celle du « Swiss Made » et des petits horlogers indépendants.
Né en 1961, Urs Ryser est originaire de Bienne. Une capitale horlogère dans laquelle il réalise l’entier de sa scolarité. Mais les rêves de l’adolescent n’ont alors guère trait aux montres. « Je voulais être pilote, raconte-t-il aujourd’hui, amusé, mais j’avais des lunettes et puis il fallait d’abord faire le service militaire. C’était compliqué. » Des complications qui le conduisent, bon gré mal gré, à s’inscrire au Technicum cantonal comme le recommande son père. Section microtechnique, pendant quatre ans. C’est là qu’il découvre l’art horloger, un peu par accident. Un peu par défaut même, comme il le dit lui-même : « l’horlogerie n’était pas ma première passion. Elle l’est devenue. »
Un apprentissage mot par mot
Si la matière le fascine, si les cours pratiques lui plaisent, l’apprentissage de l’art horloger, lui, ne se fait pas sans heurts. « Une partie des cours se donnaient en français, alors que je ne parlais que le suisse allemand. » Alors, appliqué, l’élève entreprend de recopier, mot par mot, lettre par lettre, ces phrases qu’il ne comprend pas et que son frère, de 17 ans son aîné et marié à une Romande, lui traduit fastidieusement jusqu’à ce que l’étudiant soit prêt pour ses examens.
Diplôme en poche et âgé de 20 ans à peine, Urs Ryser se lance sur le marché de l’emploi. L’expérience ternit vite son enthousiasme. « L’industrie horlogère se portait alors très mal et la concurrence des modèles japonais, notamment, se faisait sentir. C’était extrêmement difficile de décrocher un poste. » Difficile, mais pas impossible car le jeune homme est engagé comme réparateur par Rado, à Langnau, tout près de Bienne avant de s’occuper, en anglais, de la formation des stagiaires étrangers. « Nous avions des Indiens et des personnes venues du Moyen-Orient pour être formées au service après-vente de Rado dans leur pays », se souvient-il.
Mais l’ailleurs le démange. Conciliante, la société Rado lui propose un poste à New York dans l’un de ses « service centers ». Une offre qu’Urs Ryser rejette parce que la grande Pomme, trop urbaine, ne le tente pas et parce que c’est la côte Pacifique des Etats-Unis qu’il convoite : l’Ouest. « Et mon frère était déjà en Californie. »
D’oranges en semi-conducteurs
Alors âgé de 23 ans, le jeune homme tente le tout pour le tout : partir, avec « rien du tout » et le sofa de son aîné pour ultime sécurité. Urs Ryser s’établit à San Anselmo, à une heure au nord de San Francisco. C’était en 1984. Plus de vingt ans plus tard, il est toujours dans la région. Trois semaines après son arrivée en Californie, l’horloger décroche un premier emploi. Rien de très pointu, des réparations de toutes sortes sur tous types de montres, un peu par nécessité et pour un employeur si décontracté que le magasin, ouvert à des heures irrégulières, peine à tourner.
Le jeune Suisse entreprend alors de démarcher, travaille avec quelques bijoutiers spécialisés dans les montres de luxe et se construit un réseau. « Aujourd’hui on ne pourrait plus faire la même chose », dit-il. Jusqu’au moment où, en 1993, il décide de créer sa propre petite entreprise à coup d’investissements prudents, de frais limités, de petites économies et située à Kentfield, toujours dans la même région, à une heure à peine de San Francisco. « Mon shop », comme il se plaît à le dire… Et il se fait connaître. Quelques annonces suffisent, comme il le dit, « presque bêtement, par les pages jaunes ». Et la clientèle croît. D’autant que la Californie et sa Silicon Valley connaissent alors une économie florissante. Une époque où « plutôt que de récolter des oranges, on pariait sur les semi-conducteurs », s’amuse-t-il.
Un quotidien de plus en plus difficile
Et viennent les difficultés aussi. Parce qu’Urs Ryser sent la concurrence accrue des « service centers » des grandes marques. Et, dit-il, parce qu’il devient de plus en plus difficile de se procurer les pièces de rechange. « J’ai l’impression que depuis dix à quinze ans, les grandes marques travaillent de moins en moins avec les petites indépendants, préférant effectuer les réparations elles-mêmes dans leurs propres centres de services. Les clients ont dès lors moins de choix en termes d’horlogers capables de maintenir et réparer leurs montres. » Sans compter que les revenus des indépendants sont loin d’être assurés.
C’est la raison pour laquelle Urs Ryser a choisi de créer ses propres montres. Une façon de mieux s’en sortir en gardant son indépendance. « Et aussi pour m’amuser, parce que j’aime créer mes propres complications. » Des modèles en or et en argent et dont le façonnage ne nécessite pas de machines sophistiquées, avec pour nom Ryser Kentfield. « Parce que, traditionnellement, les pièces portent le nom de celui qui les fait et de l’endroit où elles sont fabriquées. » et parce que griffer les produits réalisés par un professionnel suisse d’un petit morceau de Californie l’amuse.
Les montres d’Urs Ryser, qui se vendent entre 1’200 et 12’000 dollars pour un modèle diamanté, n’ont toutefois pas l’ambition de concurrencer le prestige des grandes marques. D’ailleurs, l’horloger travaille toujours sur les modèles des plus grands. Les modèles de Rolex, Audemars Piguet, Patek Philippe ou Cartier font encore partie de son quotidien. « Mes pièces sont une manière d’assurer une base de revenus en faisant ce que j’aime. Et elles me permettent de rester indépendant, bien que la situation des petits horlogers soit devenue un défi. » Pour Urs Ryser, marier passion horlogère et indépendance reste essentiel. ■