Roth et Genta retrouvent leur ADN

Originaire de Besançon, Gérald Roden entame sa carrière à la Compagnie horlogère dirigée par Henry John Belmont pour ensuite rejoindre, en 1992, Asia Commercial, en charge de développer leur licences horlogères à La Chaux de Fonds puis de les assister à mettre en place le premier réseau de boutiques de détail en Chine pour des marques comme Tag Heuer, Cartier ou Breguet. Son passage chez The Hour Glass sera synonyme du redressement de Daniel Roth et Gérald Genta, alors propriété du groupe singapourien, une tâche qu’il assumera avec professionnalisme, commençant par fusionner les deux marques en une seule manufacture au Sentier.

Christophe Roulet


Quelle était la situation chez Daniel Roth et Gérald Genta quand vous avez rejoint The Hour Glass pour vous occuper des deux marques ? Gérald Roden : il y avait de gros problèmes au Sentier, lorsque j’ai proposé de remonter l’affaire. Seulement, je voulais que la décision vienne de Daniel Roth lui-même, en sachant que sa société perdait beaucoup d’argent avec l’approche très artisanale de l’horlogerie qui était la sienne. En parallèle, Gérald Genta au Brassus avait adopté une démarche nettement plus commerciale sur la base d’un nom reconnu pour avoir remis les grandes complications au goût du jour. Toutefois, cette société perdait son savoir faire en attaquant le marché de façon agressive avec un mono produit monté sur un mouvement ETA 2892. Il s’agissait donc de prendre le meilleur des deux marques pour en faire une seule et même manufacture. Sur ces bases, j’ai récupéré les deux bébés qui avaient perdu beaucoup de leur âme dans la mesure où les bons collaborateurs étaient quasiment tous partis. J’ai ensuite proposé un plan de relance incluant notamment le regroupement des forces sur un même site au Sentier. The Hour Glass ne voulait toutefois pas investir les sommes nécessaires à ce redressement. En 2000, Bulgari a été d’accord de reprendre l’affaire.

Vous êtes donc pratiquement reparti de zéro ? Il restait certes certaines bases industrielles mais personne ne croyait vraiment au redémarrage des deux marques, d’autant que nous étions confrontés à des problèmes importants de qualité des produits. Nous nous trouvions ainsi avec une petite boutique sur les bras, aux ambitions internationales mais sans en avoir réellement les moyens. Pour repositionner ces marques, il a donc fallu effectuer un travail de fond, notamment en ce qui concerne les calibres horlogers qui, historiquement, incluaient des quantièmes perpétuels, des tourbillons mais surtout des sonneries. Nous avons par exemple abandonné les mouvements de base ETA, le 2892 notamment, un excellent mouvement mais que l’on retrouve dans des garde-temps qui ne correspondent pas au prestige que nous recherchons pour les deux marques sur des marchés de niche. Nous avons ainsi entamé une collaboration avec Girard-Perregaux pour son calibre 3100. Nous avons également considérablement développé le travail de finition des mouvements et sommes en train de plancher sur notre propre mouvement de manufacture. En résumé, il aura fallu dix ans pour reconstruire l’univers de Daniel Roth et Gérald Genta.

Quelle a été l’attitude du nouveau propriétaire, le groupe Bulgari ? Il s’agit d’un groupe de luxe ou la créativité et la qualité sont au centre de la stratégie et où les aspects industriels à l’époque ne faisaient pas forcément partie des premières priorités. Au début, il y a eu une certaine incompréhension dans la mesure où il était plus facile de présenter des plans de financement pour des plans marketing que pour l’achat de machines. Cela dit, depuis, les choses ont bien changé dans la mesure où nous produisons maintenant pour Bulgari des montres mécaniques que le groupe veut positionner dans le haut de gamme. Dans la foulée, nous avons également réduit la production en volume chez Daniel Roth et Gérald Genta de quelque 12’000 pièces à 4’000 actuellement pour les deux marques. En d’autres termes, les investissements ont été conséquents. Nous sommes passés de 30 à 130 collaborateurs, à quoi s’ajoute la construction d’un nouveau bâtiment de 3000 m2 au Sentier qui abrite depuis peu la marque Gérald Genta et qui nous permet de tendre vers une autonomie industrielle. Et les résultats sont au rendez-vous. Nous avons enregistré ces dernières années une croissance comprise entre 10% et 25%, ce qui nous a permis de redresser très nettement les comptes de la société.

De plus, je tiens à souligner que les réseaux de distribution ont parfaitement joué le jeu malgré notre passé difficile. Mais il faut également relever la mise en place de 12 stations de service après ventes et nos progrès en termes de qualité qui se traduisent par un taux de retour inférieur à 5% dans les montres à complications. Une source de grande satisfaction.

Les pièces Daniel Roth et Gérald Genta sont généralement des montres à grandes complications. Comment orchestrez-vous cette production ? Il est vrai que nos produits sont à forte valeur créative et pratiquement toutes à complications, notamment chez Daniel Roth. Nous avons donc monté un petit laboratoire de R&D comprenant entre autres, un acousticien et un ingénieur en matériaux. Cela dit, même si nous allons introduire l’an prochain un nouveau matériau qui, jusqu’ici, n’a jamais été utilisé dans l’horlogerie, nous ne sommes pas en train de faire de la recherche fondamentale sur un nouvel alliage que nous baptiserions le Rothinium par exemple. En revanche, nous avons beaucoup travaillé sur le bronze pour la Gefica en voulant proposer un modèle évolutif avec un métal qui se patine avec le temps. Le problème, c’est que la corrosion s’attaquait aux joints et donc à l’étanchéité de la montre. De plus, le bronze verdit si bien que nous avons dû reprendre toutes les boîtes pour les plaquer à l’intérieur et appliquer un traitement en PVD. Ce que nous recherchons donc en priorité, ce sont avant tout de réels apports technologiques et qualitatifs et non pas une recherche de pointe dans le domaine qui se traduit par des pièces comme l’Extreme Lab de Jaeger-LeCoultre ou la Monaco V4 de Tag Heuer, difficilement exploitable commercialement mais pour lesquelles j’ai le plus grand respect.

Vous avez adopté la même démarche dans la conception de votre propre mouvement ? En effet, nous avons voulu privilégier la fiabilité pour ce mouvement que nous allons sortir pour 2009, voire 2010, à savoir un « tracteur » avec beaucoup de couple et une réserve de marche supérieure à 70 heures pour supporter nos complications. En un mot, un calibre fonctionnel et qualitativement irréprochable.

Rencontrez-vous également des difficultés dans votre approvisionnement ? A l’heure actuelle, c’est une catastrophe et la situation continue de se dégrader, sans parler des défauts de qualité dans les pièces livrées qui atteignent souvent 30% des commandes. Mais le problème est général. Ce qui nous oblige à livrer nos montres non pas quand nous le voulons mais quand il est possible de le faire. Heureusement, les clients comprennent. Mais cela nous a également obligé à reporter deux lancements importants que nous avions prévus pour 2008. Cela dit, nous sommes maintenant autonomes au niveau des ébauches. C’est déjà un résultat. Et le positionnement des deux marques est à nouveau en phase avec leur ADN. Chez Roth, nous sortons passablement de tourbillons qui font partie de l’histoire de la marque. Nous avons livré les premières Répétitions à Minutes et nous faisons une dizaine de Grandes Sonneries par an qui fonctionnent admirablement bien. Le but est de faire davantage de chiffre d’affaires avec moins de montres dont les prix moyens oscillent entre 20’000 et 750’000 francs. Pour ce qui est de Genta, dont la créativité a toujours été le signe distinctif, nous avons repris le concept de la fusion des matières et de couleurs avec des mouvements compliqués de haute horlogerie au prix moyen de 25’000 francs. S’il fallait tirer une conclusion je dirais que si nous restons petits, nous sommes devenus largement meilleurs qu’avant. ■

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