Il arrive que les montres et horloges cassées soient chargées de la mémoire d’un événement précis. Des collectivités publiques, des musées ou des particuliers gardent ces témoins muets de l’histoire comme des talismans.
Luc Debraine*
« Per non dimenticare », pour ne pas oublier. Ces quelques mots ornent une plaque de verre fixée sur la façade de la gare de Bologne. Ils donnent du sens à la présence, juste au-dessus, d’une grande horloge aux aiguilles immobiles. Elle est figée sur 10h25, l’heure précise de l’attentat fasciste qui a coûté la vie à 85 personnes, le 2 août 1980. C’était un samedi matin, de nombreuses familles partaient en vacances. La charge a explosé dans la salle d’attente de la gare. La plus jeune des victimes avait 3 ans, la plus âgée 86.
Plus tard, en souvenir de la tragédie, les autorités de la ville ont installé en face de la gare une grande sculpture commémorative. Mais, comme si ce geste mémoriel ne suffisait pas, ou qu’il manquait de pouvoir de suggestion, les autorités ont aussi voulu conserver l’une des horloges ferroviaires qui avaient été stoppées par le souffle de la bombe.
Car le symbole est simple, fort, doté d’un étrange pouvoir d’émotion, surtout si l’on pense à son origine mécanique, assemblage inanimé de rouages, de cadran et d’aiguilles. Or tout se passe comme si, une fois pétrifié sur une heure cruciale, l’objet inanimé se dotait d’une âme. Comme si le mouvement suspendu actionnait une autre dynamique, plus intérieure, presque métaphysique, à même de solliciter la mémoire aussi sûrement qu’une madeleine chez Proust.
Sentinelles d’une heure essentielle
Il existe d’autres horloges, pendules ou montres qui se sont arrêtées sous le coup d’un événement brutal, qu’il s’agisse d’une guerre, d’une tempête, d’un raz de marée, d’un attentat ou d’un accident. Ce sont les garde-temps fondus par l’explosion atomique d’Hiroshima, le 6 août 1945 à 8h15, ou à Nagasaki, le 9 août 1945 à 11h02. Les montres de poche des passagers du Titanic, bloquées par les eaux glaciales de l’Atlantique dans la nuit du 14 au 15 avril 1912. Les horloges dévastées par les attentats terroristes à New York et au Pentagone, le 11 septembre 2001. La montre en titane d’un passager de métro qui a survécu de justesse aux attentats de Londres le 7 juillet 2005 à 8h47. Ce sont des objets rares, essaimés dans le monde entier, conservés sur place, comme à Bologne, ou dans des musées, des centres de la mémoire, ou chez des particuliers.
Ces garde-temps littéraux, qui protègent comme des sentinelles une heure essentielle, sont chargés de mémoire, si chargés que ce dernier terme en prend un sens quasi électronique, celui d’un dispositif amené à fournir de l’énergie. Il faut, dans les musées ou institutions qui les abritent, voir la fascination que ces pièces d’horlogerie exercent sur les visiteurs. Les écoliers qui, aimantés, s’agglutinent autour des vitrines des montres dans le Musée pour la Paix à Hiroshima. Ces vitrines sont placées près du seuil de l’institution mémorielle, pour d’entrée de cause aller à l’essentiel.
Lestée d’une lourde charge métaphorique, forte du signe évident qu’elle adresse à quiconque pose ses yeux sur elle, l’horloge cassée en impose, comme une stèle ou un talisman qui protège de l’oubli. Les conserver en lieu sûr relève d’un geste naturel, comme celui des employés de l’entrepôt de bus voisin de l’ex-usine AZF, à Toulouse. Leur bâtiment anéanti par l’explosion du 21 septembre 2001, ils ont voulu conserver une des grandes horloges du dépôt de bus, sidérée à 10h17.
Et tant pis si l’aiguille des minutes a bougé durant le déplacement du pesant mouvement horloger vers un local d’entretien. L’important est que le garde-temps atteste de la catastrophe accidentelle, qui a tué 30 personnes et en a blessé 2500 autres, dont de nombreux employés de la compagnie toulousaine de transport. Ne pas oublier.
Témoins muets mais néanmoins loquaces
En savoir davantage, aussi. Une équipe du Centre des ouragans de l’Université de Louisiane a tiré parti des innombrables horloges qui se sont arrêtées dans les maisons de la Nouvelle-Orléans, lorsque les digues qui étaient supposées protéger la ville se sont brisées après le passage dévastateur de Katrina, fin août 2005. Les enquêteurs n’ont longtemps pas su où et quand les digues avaient cédé. Pour résoudre l’énigme, ils ont entrepris de récolter toutes les horloges, montres, pendules ou réveils arrêtés dans les maisons qui avaient été inondées. Pour la plupart électriques, ces mouvements avaient immédiatement stoppé leur course au contact de l’eau salée. De même, les pendules des vieilles horloges s’étaient immobilisés une fois submergées.
Les scientifiques ont consigné les heures données par une soixantaine de ces témoins silencieux du désastre. Les horloges de l’église Saint-Bernard se sont figées un matin à 6h30, alors que dans le quartier voisin du Ninth Ward, les garde-temps ont continué de battre leur cadence jusqu’à 7h30. Dans le centre-ville, aux alentours de la 17e rue, elles ne se sont arrêtées qu’à 10h15 du matin. Bref, en remontant le fil du temps, les enquêteurs ont remonté le cours des eaux folles. Ils ont pu ainsi déterminer le lieu et le moment précis de la première rupture de digue. L’horloge cassée a joué ici le rôle de témoin muet, mais néanmoins loquace, dans le cadre d’une analyse forensique inédite.
Suspendre le temps et solliciter le souvenir
Ce témoin muet nous touche pour d’autres raisons, notamment l’analogie entre la fragile mécanique temporelle et nos propres mécaniques corporelles, tout aussi vulnérables, tout aussi soumises au temps. C’est ce qu’avait très bien compris Charlie Chaplin. Dans « Charlot brocanteur » (The Pawnshop, 1916), Charlot examine un vieux réveil cassé qu’un client lui apporte. Il ausculte le réveil avec un stéthoscope, lui prend le pouls, l’opère, retire des pièces qui se mettent à tressauter sur le comptoir, le tout devant le client de plus en plus livide, voire mourant au fur et à mesure qu’avance l’intervention chirurgico-horlogère. Dans le court-métrage, le réveil et son malheureux propriétaire ne sont qu’un seul et même organisme détraqué.
J’ai entrepris depuis quelque temps de photographier ces horlogeries gelées. Mon espoir est de composer une fresque de ces témoins muets des séismes de l’histoire. Car il se passe une chose étrange lorsqu’une montre cassée s’inscrit sur la surface sensible d’une photographie. Deux mécaniques a priori dissemblables, l’horlogerie et l’écriture lumineuse, convergent l’une vers l’autre avant de tirer à la même corde métaphorique. Toutes deux ont la capacité de suspendre le temps et de solliciter le souvenir. Ces deux boîtes noires, la première pleine d’engrenages grippés, la seconde de lentilles, miroirs ou capteurs, ont l’étonnante faculté de fixer la durée sur un point unique. Un point que l’on aimerait croire absolu, mais qui n’est que fragile. ■
*Une sélection de photographies et de textes issus du projet « Les heures interrompues » de Luc Debraine, journaliste au quotidien suisse « Le Temps », est exposée au Musée d’ethnographie de Genève (annexe de Conches) dans le cadre de l’exposition « Scénario catastrophe ». A voir jusqu’au 6 janvier 2008. Informations : 022 346 01 25 ou www.ville-ge.ch/meg. La version complète de ce texte est parue dans le catalogue de l’exposition « Scénario catastrophe » (éditions Infolio).
(1) San Francisco, tremblement de terre. 18 avril 1906, 5h14
Pendant le grand séisme, le régulateur d’un pub de la ville tombe à terre et s’immobilise. Remise au mur, l’horloge est depuis lors conservée telle quelle, en souvenir du désastre.
(2) Oradour-sur-Glane, attaque nazie, 10 juin 1944, 16h-17h
Les montres arrêtées des victimes civiles. Ce jour-là, par mesure de représailles, les troupes SS ont brûlé le village français et anéanti ses habitants.
(3) Dresde, bombardements alliés,13 février 1945, dans la nuit
Propriété du Mathematisch-Physicalischer Salon dans le palais du prince électeur de Saxe, cette horloge de cocher de 1740 a été fondue par les bombes larguées du ciel.
(4) Hirsohima, explosion atomique, 6 août 1945, 8h15
Le Mémorial de la Paix de la ville japonaise expose plusieurs montres arrêtées au moment fatidique.
(5) New York, attentats du World Trade Center, 11 septembre 2001, 9h04
Une horloge de bureau figée au moment de la première attaque aérienne sur les tours jumelles du sud de Manhattan.
(6) La Nouvelle Orléans, ouragan et inondation, 29 et 30 août 2005
Des scientifiques de l’Université de Louisiane récoltent les heures des horloges arrêtées par l’eau de mer dans les maisons détruites. Autant d’indices qui leur permettent de reconstituer l’itinéraire de l’eau dévastatrice et de mieux localiser les endroits où les digues de la ville ont cédé.
Les commentaires de cet article
Avez-vous prévu d’éditer un livre sur cette exposition ? Je trouve l’idée fascinante…
Re : Les heures interrompues - thierry
Avez-vous prévu d’éditer un livre sur cette exposition ? Je trouve l’idée fascinante…
23 novembre 2007