Philippe Dufour décline ses garde-temps sans concession

Pour les passionnés d’horlogerie, Philippe Dufour est un maître dont les garde-temps valent certainement la peine d’attendre plusieurs années si nécessaire avant d’être livrés. Et encore, cela ne concerne que quelques élus, la plupart basés au Japon où Philippe Dufour est une véritable star, n’en déplaise à sa légendaire modestie.

Christophe Roulet

En septembre dernier, Philippe Dufour était au Japon pour une exposition de trois jours. Et pourtant, l’horloger de la Vallée de Joux n’avait rien à vendre. La production de sa Simplicity, 200 exemplaires en tout, devrait durer jusqu’en 2009 sans qu’il soit encore possible de passer commande. Toutes les montres sont en préréservation, jusqu’à la dernière. D’ici là, Philippe Dufour aura probablement jeté les bases d’un nouveau modèle. Impossible toutefois d’en savoir plus. La gestation a ses exigences de confidentialité que l’horloger n’est certainement pas prêt à trahir.

Il n’en reste pas moins que pour lui, le Japon est une terre d’accueil à nulle autre pareille. « Les gens faisaient la queue pour venir me voir, explique-t-il. On m’a même offert une voiture en signe de reconnaissance. Ce que je n’ai évidemment pas pu refuser de peur de froisser mon interlocuteur. Contrairement à ce que l’on croit, la culture horlogère est beaucoup plus pointue dans ce pays qu’en Europe. Il suffit d’observer le nombre de publications spécialisées et la teneur des articles, d’une approche très didactique, pour s’en rendre compte. »

Un reportage qui fait mouche

Si Philippe Dufour dispose d’une telle renommée au Pays du Soleil levant, cela tient en effet pour partie aux médias. NHK, le plus important groupe audiovisuel public nippon, dans un reportage de deux heures consacré à l’horlogerie helvétique, est venu marcher dans les traces de Philippe Dufour qui tient la vedette du documentaire aux cotés d’Antoine Preziuso. Depuis, l’émission n’a cessé de passer en boucle au Japon, revendue par la suite en Corée puis aux Etats-Unis. C’en est au point que l’horloger se fait aujourd’hui interpeller dans les rues de Tokyo par des quidams en quête de la santé de son chien, autre « comédien » du film.

Cette célébrité, dans un pays qui cultive le respect des aînés et vénère la tradition artisanale comme un tribu au passé, ne doit toutefois rien au hasard. Car Philippe Dufour conçoit ses montres dans la plus parfaite des continuités. « Je me suis défini une ligne, une philosophie à laquelle je me suis toujours tenu, expose-t-il. Ce n’était pas la solution de facilité mais au bout du compte, je suis arrivé avec des produits différents des autres. »

Loin du strass de la mode

Pour Philippe Dufour, pas question en effet de répondre aux chants des sirènes de la mode. Ses montres, il les conçoit en fonction de ses goûts, davantage tournés vers le classicisme que vers le modernisme ambiant. « Je privilégie un style plutôt traditionnel au niveau des mouvements, dans le respect du savoir-faire de la Vallée de Joux, commente-t-il. Mes montres sont une forme d’hommage à mes prédécesseurs. Par rapport à leur travail, il faut rester humble. Nous, contemporains, n’avons rien inventé. Nous ne faisons qu’adapter des principes connus et reconnus. J’aime à comparer cette démarche au domaine de la musique. Au départ, les précurseurs ont défini le solfège, notes, gammes, harmonies, sur lesquels nombre de générations ont pu donner libre cours à leur sensibilité. En horlogerie, il en va de même. Nos prédécesseurs, les Breguet, Henchoz* et autre Huygens ont jeté les bases que nous tentons aujourd’hui de revisiter. »

Cette approche de la Haute Horlogerie a bien évidemment son indissociable rythme de production, directement associé aux compétences disponibles sur le marché. « Je voudrais bien augmenter un peu la cadence, explique Philippe Dufour, mais il s’agit de trouver les bonnes personnes. Cela dit, il est beaucoup plus facile de gérer une petite structure, notamment pour ce qui est des aspects liés à la qualité. A notre niveau, nous n’avons pas droit à l’erreur. On pourrait même dire qu’il s’agit là d’une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’atelier qui compte actuellement quatre personnes. Quand on voit les photos de nos produits sur Internet, leur précision, leur netteté sont telles qu’un mauvais coup de tournevis pourrait tout gâcher. En ce sens, on a beau être placé au Panthéon de l’art horloger, on ne peut exclure l’inverse. En d’autres termes, nous devons maintenir le niveau sur le long terme. » Connaissant la passion de Philippe Dufour, une telle gageure, déjà superbement relevée, fait partie des moindres défis. ■

*Henchoz : dynastie familiale d’horlogers originaire du Locle actifs de la fin du XIXème siècle jusqu’à la moitié du XXe siècle.

Lire également :
Des montres d’exception
Un parcours dicté par la passion

Voir également :
HH Events > Actualité > Les maîtres en Haute Horlogerie

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