Pourquoi Christophe Claret prend le risque de s’équiper comme la NASA

Un des maîtres les plus incontournables des grandes complications n’en fait aucun mystère : pour rester en orbite, il faut désormais s’approprier des techniques empruntées à d’autres domaines que l’horlogerie traditionnelle.

Flavia Giovannelli

En arrivant au Manoir du Soleil d’Or, sur les hauteurs du Locle, chez Christophe Claret, on ne s’attend sans doute pas à la surprise de taille qui se niche à l’intérieur des lieux. A première vue, cette maison de maître ayant appartenu à un horloger illustre, Urban Jürgensen, donne tous les gages de la tradition du « bon vieux temps ». Acquise par Christophe Claret en juin 2003, elle répond à son exigence de travail discret, protégé, voire extrêmement sécurisé. Mais connaissant les prouesses qui y sont réalisées, on s’attend bien à trouver de la modernité quelque part. Et en effet, il suffit de franchir une passerelle en verre et en acier pour arriver dans un bâtiment beaucoup plus « high tech », qui abrite les équipements de pointe de Christophe Claret. Adieu le conservatisme !

Audace et créativité

On ne présente plus l’horloger qui réalise pour les plus grandes marques des séries limitées ou des pièces uniques à forte valeur ajoutée. « Le tourbillon est la complication la plus simple que je propose, explique l’homme avec un petit sourire en coin, lui qui produit des mouvements comptant en moyenne 450 composants - pouvant même aller jusqu’à 1000 pièces. Le Tourbillon Orbital de Jean Dunand, ou encore la Shabaka (pour la même marque), l’Occhio Ripetizione Minuti, pour De Grisogono, le Tourbillon Zéphyr de Guy Ellia, l’Opus IV pour Harry Winston…. La liste complète de ses réalisations marquantes depuis l’an 2000 serait trop longue à citer en entier. Résumons-la par un constat : Christophe Claret est capable de séduire les clients les plus exigeants grâce à des garde-temps qui respectent leur ADN, tout en sortant du lot par sa folle créativité et son audace. Mais cela suffirait-il pour connaître un tel succès ?

Non, sans doute, car en horlogerie, les idées les plus novatrices ne pourraient pas fonctionner sans être fiables et assurer la perfection du détail. L’un des secrets de Christophe Claret réside sans doute dans son indépendance structurelle - il reste seul maître à bord du capital, même s’il ne cesse de s’agrandir à une vitesse spectaculaire - mais aussi dans son parc de machines « bétonné » à grands renforts d’investissements. Le meilleur moyen, selon lui, de garder une longueur d’avance sur les concurrents est de compter sur une manufacture capable de réaliser toutes les opérations depuis la conception en passant par la fabrication, l’usinage, le travail de finition et le montage, sans dépendre de sous-traitants. Ce qui, à l’heure où l’industrie vit en état de surchauffe, ne représente pas un mince avantage.

La découpe au laser

En visitant ses ateliers, l’impression d’évoluer dans un univers futuriste se confirme. Impressionnant, le parc de machines où l’on compte au moins 18 CNC [4], lui offre un tremplin pour gagner en temps et en qualité (son leitmotiv), ceci sans concession à l’ambiance concentrée et feutrée des ateliers d’horlogerie. Fièrement, Christophe Claret présente sa dernière folie : la Flashcut Laser, soit une machine à découper au laser les pièces en acier. « Une première mondiale », explique-t-il, soit une adaptation de machines utilisées par la NASA ou par des constructeurs automobiles comme Porsche. Dès le début, Christophe Claret était convaincu d’obtenir une qualité d’usinage supérieure à celle des machines à découpe « classiques » par électroérosion. Par contre, il lui a tout de même fallu huit mois de développement en partenariat avec une entreprise du Locle pour adapter cette machine au laser aux contraintes propres à l’horlogerie, c’est-à-dire à passer à l’échelle des nanotechnologies. Un an après, le résultat est là : la machine s’avère dix fois plus rapide que celle par électroérosion et ceci, pour une précision également améliorée.

Outre ses machines à frettage, à décolletage et taillage CNC, on peut encore mentionner une étonnante machine à rouler par commande électronique, qui permet l’écrouissage et le poli précis des surfaces rondes, comme le nom l’indique, des tigerons et des pivots, notamment. Là encore, le choix de l’intégration verticale paie car il faut actuellement compter un délai compris entre 3 et 7 mois si l’on confie ces opérations à l’externe.

En résumé, la manufacture Christophe Claret n’a plus rien à voir avec un univers de bruits et de sueur. Mais on n’y pousse pas le paradoxe inverse : les très nombreux systèmes de sécurité restent discrets et on n’impose pas aux visiteurs la blouse blanche souvent de rigueur chez ses concurrents. La vague technologique l’a déjà emporté plus loin : tout est flambant neuf, lumineux et silencieux. Une nouvelle ère.

Côté humain enfin, Christophe Claret suit les mêmes règles : un tel parc de machines ne lui servirait à rien sans « cerveaux » pour les programmer. Outre les meilleurs horlogers en grandes complications, des profils très pointus, les spécialistes en matériaux ou des ingénieurs en micromécanique n’ayant parfois rien à voir avec le monde de l’horlogerie peuvent l’intéresser. Il fait la part belle aux horizons les plus divers, de l’industrie aérospatiale ou automobile à la médecine ou même à l’engineering. Pourvu qu’il puisse tout contrôler de A à Z. ■

[1] Harry Winston Opus IV : montre réversible, aiguillage des deux côtés. Système de retournement inédit intégré aux attaches du bracelet. Face « technique » : tourbillon, répétition à heures, quarts et minutes à timbre cathédrale. Face « romantique » : grande lune, quantième.

[2] Jean Dunand Grande Complication : répétition à heures, quarts et minutes, tourbillon, chronographe avec rattrapante et isolateur, quantième perpétuel bi-rétrograde.

[3] Jean Dunand Tourbillon Orbital : tourbillon volant d’une minute effectuant un tour de cadran par heure (déplacement orbital autour du centre de la montre). Réserve de marche latérale, remontage mise à l’heure et phases de lune à l’arrière de la montre.

[4] CNC (Computerized Numerical Control) : machines multi-fonctions à commande numérique, permettant des usinages au micron près et la numérisation complète des processus de fabrication.

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