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Culture

Au XVIIIe siècle, c’est à Paris et non à Genève que l’horlogerie fait merveille

mercredi, 14 novembre 2018
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Christophe Roulet
Rédacteur en chef, HH Journal

“Vouloir est la clé du savoir.”

« Une trentaine d’années passées dans les travées du journalisme, voilà un puissant stimulant pour en découvrir toujours davantage. »

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8 min de lecture

De nos jours, l’horlogerie suisse est à ce point prépondérante au niveau international que l’on peine à imaginer qu’il en fut autrement par le passé. Et pourtant, au siècle des Lumières, c’est à Paris que les grands esprits horlogers se rencontrent. La Suisse et Genève semblent alors cantonnées dans des produits de « pacotille ».

Paris, fin des années 1770, à la pointe ouest de l’île de la Cité, cet antique berceau de la ville, la place Dauphine aurait facilement pu servir de centre de ralliement pour le « gratin » horloger du moment. Et pour une raison bien simple : à proximité immédiate de la place se trouvaient notamment les ateliers de Jean-Antoine Lépine (1720-1814), de Ferdinand Berthoud (1727-1807) et du jeune Abraham-Louis Breguet (1747-1823). Trois horlogers parmi les plus doués de leur génération, trois horlogers dont les inventions ont été autant d’évolutions majeures dans l’histoire de l’horlogerie mécanique. De nos jours, qui chercherait encore une telle effervescence en ces lieux parisiens en serait largement réduit à la recherche de vestiges d’un autre âge, tant l’horlogerie de prestige a déserté la place. En d’autres termes, hormis la région de Glashütte, en Saxe allemande, et quelques ateliers indépendants disséminés au gré des génies qui les habitent, de Dublin à Saint-Pétersbourg en passant par l’île de Man, la Haute Horlogerie est aujourd’hui une spécialité sur laquelle les Maisons helvétiques exercent une quasi-hégémonie.

Contrairement à la Suisse, tout ce que les Français ont inventé à l’époque était salué et reconnu par le roi.
Karl-Friedrich Scheufele

Tel n’a toutefois pas toujours été le cas, tant s’en faut. Au siècle des Lumières, c’est à Paris que les jeunes viennent acquérir leur savoir. C’est à Paris que l’on cherche à contrer les horlogers anglais dans la réalisation de ces chronomètres de marine essentiels à la conquête des mers, donc à la couronne. C’est donc à Paris que les esprits les plus inventifs sont à l’œuvre. « Contrairement à la Suisse, tout ce que les Français ont inventé à l’époque était salué et reconnu par le roi, explique dans Robb Report Karl-Friedrich Scheufele, le coprésident de Chopard qui a relancé la marque Ferdinand Berthoud il y a trois ans. Il s’agissait là d’un très bon moyen pour inciter les horlogers à exceller dans leur art. » À cette époque, l’Académie royale des sciences, une institution fondée en 1666, était d’ailleurs là pour encourager les plus talentueux. Entre 1750 et 1772, les inventions horlogères ont ainsi représenté pas moins de 20 % de celles approuvées par les académiciens, aux côtés de la machine à vapeur de Denis Papin ou de « trouvailles » les plus diverses concernant la fabrication d’armes ou d’instruments de musique.

Paris, centre d’apprentissage

C’est à l’âge de 24 ans que Jean-Antoine Lépine arrive à Paris, où il intègre rapidement l’atelier d’André-Charles Caron, dont il épousera la fille. À peine arrivé, le voilà déjà bien introduit et bien entouré, par son futur beau-père, horloger du roi, et son fils Pierre-Augustin, mieux connu aujourd’hui sous le nom de Beaumarchais mais à l’époque déjà un talentueux jeune horloger qui occupait l’établis voisin dans l’atelier paternel sis rue Saint-Denis, à un jet de pierre de la place Dauphine. Si Beaumarchais devait en effet s’illustrer très jeune comme l’inventeur de l’échappement à double virgule, Jean-Antoine Lépine se montrera parfaitement à la hauteur de son entourage avec l’invention du calibre portant son nom, le premier du genre qui supprimait la platine supérieure et ses piliers au profit de ponts vissés pour une finesse jamais obtenue dans l’épaisseur des montres. Tout comme son beau-frère, il allait également s’illustrer à la cour avec une de ses montres astronomiques alliant une équation du temps à un quantième perpétuel, soit une prouesse technique suffisamment ingénieuse pour que Louis XV, impressionné, le nomme lui aussi horloger du roi.

Flacon à parfum en or jaune et agate de 1770 par Jean-Antoine Lépine © Sotheby’s
Flacon à parfum en or jaune et agate de 1770 par Jean-Antoine Lépine © Sotheby’s

Arrivé à Paris en 1745, un an après Jean-Antoine Lépine, Ferdinand Berthoud, jeune Suisse alors âgé de 18 ans, glanera les mêmes honneurs grâce à ses instruments de mesure aussi bien que par ses écrits. Officiellement nommé maître horloger en 1953 par arrêt du conseil du roi et cela malgré son jeune âge de 26 ans, il installe alors son atelier rue de Harlay, qui jouxte la place Dauphine, à proximité de Julien Le Roy, spécialiste reconnu des montres à répétition. Un tel environnement lui sera des plus propices, car cet homme d’exception a été aussi inventif dans ses travaux d’horloger que prolixe pour les détailler de sa plume dans des dizaines d’ouvrages et mémoires spécialisés représentant plus de 4’000 pages, dont certaines ont été publiées dans la fameuse Encyclopédie méthodique éditée de 1751 à 1772 par Diderot et d’Alembert. Ferdinand Berthoud est en effet un passionné qui va se lancer à corps perdu dans le perfectionnement des chronomètres de marine afin de damer le pion aux Anglais. Ses réalisations, les horloges No 6 et No 8 testées en mer à satisfaction, lui donneront ainsi l’agrément du monarque. En 1770, Louis XV le fait horloger mécanicien du roi et de la marine et, dans la foulée, passe commande d’une vingtaine de pièces pour en équiper ses navires.

« Genève eut le privilège du bon marché »

Quelques années plus tard, en 1762, c’est au tour d’Abraham-Louis Breguet de rejoindre la capitale française. Il est, lui aussi, l’exemple type de l’horloger prometteur bien décidé à tenter sa chance à Paris plutôt que dans les contrées helvétiques qui l’avaient vu naître. C’est en 1775 qu’il s’installe quai de l’Horloge, dans ce fameux quartier de l’île de la Cité, où l’horlogerie fait merveille. Inutile ici de refaire toute la biographie de cet homme d’exception, inventeur de génie, designer avant l’heure, courtisé des plus grands et comblé d’honneurs. C’est à lui que l’horlogerie mécanique doit le ressort-timbre des montres à répétition, le spiral à courbes terminales portant son nom, la montre à tact, le pare-chute, une des toutes premières montres de poignet réalisée pour la reine de Naples, des échappements à haute précision et, bien évidemment, la régulation à tourbillon. À lui seul, Abraham-Louis Breguet donne une excellente illustration de l’ébullition horlogère du moment à Paris. Si bien que les pièces de moindre qualité qui proviennent de l’étranger seront encore fustigées bien au-delà du tournant du siècle. « Les pacotilles de la Suisse et de Genève sont en montre de toutes parts, ironisait l’horloger Hahn en 1833. On les voit vendues par des tailleurs, cordonniers, menuisiers, séminaristes et autres coureurs des marchands genevois ! »

Abraham-Louis Breguet
Abraham-Louis Breguet

Comme l’explique plus sérieusement Pierre Dubois dans son Histoire de l’horlogerie depuis ses origines jusqu’à nos jours de 1849, « pendant tout le XVIIIe siècle, la France eut la prépondérance pour l’excellence de ses produits ; mais Genève eut le privilège du bon marché, et le bon marché, personne ne l’ignore, attire toujours les consommateurs. Les fabriques genevoises faisaient donc déjà beaucoup de tort à la France mais ce tort devint bien plus grave encore, lorsque la Révolution politique et commerciale éclata en 1789 ». L’explication est certes un peu courte mais le constat indéniable : Paris avait vécu son siècle horloger. Il ne reviendra pas.

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