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Ces chronomètres de marine qui ont conquis le monde
Histoire & Pièces d'exception

Ces chronomètres de marine qui ont conquis le monde

jeudi, 13 septembre 2018
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Christophe Roulet
Rédacteur en chef, HH Journal

“Vouloir est la clé du savoir.”

« Une trentaine d’années passées dans les travées du journalisme, voilà un puissant stimulant pour en découvrir toujours davantage. »

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7 min de lecture

Au XVIIIe siècle, les puissances mondiales sont à couteaux tirés pour la conquête des mers. Pour le calcul des longitudes, il leur manquait toutefois un instrument indispensable, soit un chronomètre de marine précis, objet de toutes les convoitises. Et d’espionnage ?

1763, l’encre du traité de Paris est à peine sèche, mais le constat est amer pour la France et ses alliés. Au terme de la guerre de Sept Ans, qui les a opposés aux royaumes de Grande-Bretagne et de Prusse, premier véritable conflit mondial étendu aux principales colonies des belligérants, la France a en effet été vaincue sur pratiquement tous les fronts. Le pays sort affaibli sur le continent et perd une grande partie de son influence en Amérique du Nord comme dans les Caraïbes. Son armée est défaite, sa marine décimée. De l’autre côté de la Manche, en revanche, le Royaume-Uni s’affirme comme la puissance coloniale montante avec une Royale Navy qui fait la pluie et le beau temps sur les sept mers. On l’aura compris, avec la guerre de Sept Ans, le théâtre des opérations s’était largement déplacé là où se trouvaient les vrais enjeux économiques, vers les colonies, zones d’influence pourvoyeuses de richesse. D’où l’importance cruciale de la maîtrise des océans et des routes maritimes.

Quand le Parlement anglais « chipote »

Le problème avec la navigation en haute mer de l’époque, c’est que le calcul de la longitude n’était pas résolu. Les observations astronomiques servaient certes de base pour une navigation « à l’estime », mais en l’absence de chronomètres suffisamment fiables pour déterminer avec précision le temps parcouru par un navire entre deux points les risques de dérive et donc de naufrage était patents. Pour pallier cela, les navires avaient pris l’habitude d’embarquer des cadrans solaires montés sur des boussoles mais pour des résultats par trop approximatifs. Quand quatre navires de guerre britanniques finirent par s’échouer sur les côtes de Cornouailles en 1707, causant la mort de 2’000 marins, la mesure était comble : en 1714, le Parlement britannique édicte le Longitude Act, prévoyant une récompense de 20’000 livres – une somme colossale pour l’époque – à qui mettrait au point une méthode permettant de déterminer la longitude à un demi-degré près pour un voyage allant de la Grande-Bretagne aux Antilles, soit une marge d’erreur de l’ordre de 30 miles nautiques (~ 56 km) après 40 jours de navigation. L’Académie de Paris fera de même quatre ans plus tard.

C’est à John Harrison, charpentier de son état, que l’on doit la solution du problème des longitudes.

Il n’en fallait guère plus pour que la fine fleur des horlogers se mette à la tâche avec, en filigrane, cette rivalité séculaire opposant les Anglais aux Français. Comme l’explique l’histoire horlogère, c’est finalement à John Harrison, charpentier de son état, que l’on doit la solution du problème. Après avoir travaillé une vingtaine d’années sur la question et plusieurs modèles sans cesse perfectionnés, il présentait en 1759 sa désormais fameuse H4, un chronomètre de marine extraordinaire, ressemblant à une grosse montre de poche avec son diamètre de 13 cm pour 1,5 kg. Testé en mer entre 1760 et 1761, le chronomètre avait en effet rempli toutes les conditions pour que son auteur reçoive le prix. C’eut été toutefois trop facile. Le Parlement britannique et le Bureau des longitudes se sont alors mis à « chipoter », trouvant mille excuses pour lui refuser sa récompense, invoquant la chance, voire l’impossibilité, de dupliquer le fameux chronomètre. John Harrison devra ainsi attendre encore une vingtaine d’années, la construction d’un nouveau chronomètre, le H5, et finalement l’intervention du roi George III, à sa demande, pour que justice lui soit rendue. Au final, il ne recevra que la moitié de la somme due en 1773. John Harrison est alors âgé de 80 ans. Il décédera trois mois plus tard…

L’une des missions de Ferdinand Berhoud, commandée par le roi Louis XV : rencontrer John Harrison et percer les secrets de sa H4.
Questions de propriété intellectuelle

En 1763, donc, malgré le refus britannique de reconnaître tous les mérites de la H4 dans la solution du problème des longitudes, la réputation de ce chronomètre de marine avait déjà fait le tour de la planète horlogère. Et comme aucun prix n’avait été décerné, cela voulait dire que la compétition restait ouverte. Une fois le traité de Paix signé entre la France et l’Angleterre, les échanges pouvaient donc reprendre entre hommes de science. Une délégation formée par l’horloger Ferdinand Berthoud, alors âgée de 36 ans, le mathématicien Charles Camus et le jeune astronome de 31 ans Jérôme Lalande est alors dépêchée à Londres. L’une de ses missions, commandée par le roi Louis XV, était de rencontrer John Harrison et de percer les secrets de sa H4. Las, pour des raisons parfaitement compréhensibles, John Harrison refusa tout net de rencontrer Ferdinand Berthoud, auteur trois ans plus tôt d’un « Mémoire sur les principes de construction d’une Horloge de Marine », et encore plus de lui dévoiler les « entrailles » de sa H4. Qu’à cela ne tienne, Ferdinand Berthoud, en concurrence sur le sol français avec Pierre Le Roy, inventeur de l’échappement à détente, n’en poursuivra pas moins ses travaux pour construire successivement ses Horloges de Marine no 2 et no 3, cette dernière étant présentée à l’Académie royale des sciences. Suivront les no 6 et no 8. Testée en mer en 1768 à bord de l’Isis en partance pour Saint-Domingue, l’Horloge de Marine no 8 remplit elle aussi les conditions du fameux Longitude Act avec une précision à un demi-degré près. Une première pour la Marine royale et une forme de consécration pour Ferdinand Berthoud, qui entretiendra sa vie durant un lien privilégié avec la royauté.

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si Ferdinand Berthoud a finalement eu accès à la fameuse H4. On sait en effet que Jérôme Lalande a probablement rencontré John Harrison et à plusieurs reprises, comme il le rapporte dans son journal, dont certaines pages ont mystérieusement disparu ! Lui a-t-il soutiré des détails techniques dûment rapportés à son compagnon de voyage ? Il est également fort probable que Ferdinand Berthoud, commissionné par le roi, avait toute latitude pour monnayer des informations. Autre élément déconcertant, l’Horloge no 3 construite par Berthoud et la H4 auraient des similitudes troublantes. À prendre en compte également, le rôle de Charles Pierre Claret de Fleurieu, enseigne de vaisseau sur l’Isis, qui avait combattu contre les Anglais durant la guerre de Sept Ans et qui passait pour le « barbouze » du roi chargé de l’« espionnage industriel » de la « Perfide Albion ». Or Fleurieu, formé à l’horlogerie, et Berthoud entretenaient des liens privilégiés, notamment face à la concurrence de Pierre Le Roy. Autant de questions ouvertes qui montrent bien qu’à l’époque les meilleurs esprits étaient à l’œuvre et qu’un chronomètre de marine valait bien tout l’or du monde !

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