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François Junod, le sorcier automatier
Portraits

François Junod, le sorcier automatier

vendredi, 19 août 2016
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Michèle Laird
Journaliste indépendante

“La culture est ce qui demeure dans l’homme lorsqu’il a tout oublié. ”

Édouard Herriot

Michèle Laird devient journaliste après une carrière dans les arts à Paris, New York et Londres auprès d’artistes comme Jean Tinguely, Niki de Saint-Phalle, Patrice Chéreau et Claudio Abbado.

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8 min de lecture

Qui se cache derrière l’automate androïde Pouchkine qui compose et écrit des poèmes aléatoires accompagnés de dessins ? Un artiste et artisan, l’automatier-sculpteur François Junod, qui cumule imagination et savoir-faire pour réaliser des projets d’une ingénierie époustouflante. Rencontre à Sainte-Croix, en Suisse, dans son atelier.

L’entretien a lieu au sommet de son atelier à trois étages, dans la partie salon aux grands fauteuils en cuir rebondis comme les Cadillac des années 1950. Au mur, un découpage de l’homme au chapeau de Magritte apporte une touche surréaliste à la salle où planent déjà des anges dans la lumière oblique des fenêtres, un des nombreux projets en devenir. La cinquantaine légère, François Junod déborde d’enthousiasme et raconte ses histoires les yeux rieurs et la parole désordonnée, tout le contraire de l’image d’un auteur de chefs-d’œuvre de précision. Il sourit lorsqu’il explique que la découverte de l’art, après sa formation de micromécanicien, l’a sauvé : « Sinon, je serais resté ouvrier tâcheron. » Il retient les années passées à l’École des beaux-arts de Lausanne (devenue l’Ecal) la découverte de la musique, de la danse, de la peinture et du dessin. « Je me suis mis à dessiner comme un fou ! » Gaucher contrarié, il utilise ses deux mains indifféremment. « Mais quand j’ai découvert que ma main droite était plus artiste que ma main gauche et qu’elle savait mieux observer, cela m’a libéré », annonce-t-il mystérieusement.

Les automates ont toujours eu un côté magique, presque sorcier, à commencer par ceux des Égyptiens actionnés par du sable qui faisaient apparaître des divinités.
François Junod
Junod, l’automatier

« Je suis parti très vite de l’idée que je devais faire quelque chose que personne n’avait encore fait », dit-il sans entamer l’impression d’une sincère modestie. Après ses études à Lausanne, où les loyers étaient trop chers, et à Paris, où son désir de devenir sculpteur ne s’est pas réalisé, le hasard d’un atelier disponible à Sainte-Croix l’a fait revenir au pays. Pendant les sept premières années, il a travaillé seul. « J’étais beaucoup moins social à cette époque », prévient-il. Puis sont venues les commandes et la notoriété. « En Suisse, ce n’était pas terrible, mais au Japon mon travail cartonnait. » Aussi les automates s’enchaînent-ils. Pour réaliser la réplique d’un automate Jaquet-Droz de 1774, voulue par ses correspondants de l’Empire du Soleil levant, il a dû s’entourer d’une équipe de collaborateurs. « On prend l’habitude de partager, précise-t-il. Au début, c’étaient plutôt des artistes, mais aujourd’hui ils viennent en priorité du monde de l’horlogerie. » Dans l’immense atelier au deuxième étage, cinq postes de travail correspondent à des spécialisations pointues, y compris pour la restauration de pièces rares.

Dans l'atelier de François Junod © Michèle Laird

François Junod s’avoue fasciné par la cinétique, au point d’avoir reconstitué plan par plan les images du photographe britannique de la fin du XIXe siècle Eadweard Muybridge, qui, le premier, avait réussi à décortiquer le mouvement, y compris des chevaux. Dans son atelier, des sculptures animées d’hommes en marche sont omniprésentes, comme si des figurines de Giacometti se mettaient à réellement avancer. « Les automates ont toujours eu un côté magique, presque sorcier, à commencer par ceux des Égyptiens actionnés par du sable qui faisaient apparaître des divinités. » Il précise qu’à l’époque des premiers automates en Europe au XVIIIe siècle, dont ceux du Suisse Jaquet-Droz, l’Église catholique les voyait d’un très mauvais œil.

Douze ans pour un stradivarius

Le rêve de François Junod, déjà très tôt, était de réaliser un automate qui pouvait non seulement écrire mais également dessiner. « Il ne faut pas rêver, le gamin », avait prévenu le restaurateur d’automates Michel Bertrand. Il ne s’est pas laissé décourager : « Il m’a fallu 12 ans, mais j’y suis arrivé. Comme pour un stradivarius. Pour moi, les androïdes qui réussissent à écrire ou dessiner aussi bien que nous sont les plus parfaits au monde. Ils peuvent le faire à notre place. »

Dans l'atelier de François Junod © Michèle Laird

Las de voyages après sa longue collaboration avec le Japon, François Junod s’est rapproché de l’industrie l’horlogère, avec une accumulation de brevets à la clé. Sa machine à signer réalisée pour Jaquet-Droz en est un exemple. Ce qui l’intéresse est de faire du nouveau avec de l’ancien et de faire évoluer les techniques. Des collaborations en ont résulté, y compris avec l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), dans la recherche de nouveaux matériaux et les calculs d’inertie, ou avec le Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM). « C’est l’âge d’or des automates, s’enthousiasme-t-il, car les ordinateurs apportent un énorme gain de temps. Ils permettent de concrétiser les idées avec précision et rapidité. » François Junod regrette cependant que les imprimantes 3D entraînent l’élimination de multiples métiers. « On passera directement du concept au bijou fini, sans passer par le bijoutier. Ceux qui ne sont pas dans la robotique auront du mal. »

Paroles paradoxales chez celui qui reconnaît que le dessin lui est essentiel pour créer. « Je dessine tout le temps. Et, parfois, je retrouve une idée dix ans plus tard dans un tiroir. » Cet imaginaire, prétend-il, ne saurait être capté ou nourri par l’informatique : « Je ne peux pas dessiner avec une souris. » De plus, l’inspiration est imprévisible : il raconte comment, à la faveur d’une visite à un musée de Bâle, il eut l’idée de réunir une tabatière du XVIIIe siècle avec une table de magicien pour permettre l’apparition et la disparition de petits oiseaux.

Je rêve de réaliser un projet avec la pianiste Sylvie Courvoisier, qui est une amie de longue date. Ce serait le premier automate qui joue une composition de musique contemporaine.
François Junod
Saut dans l’art contemporain

Autre paradoxe. Comme le relève François Junod, l’intérêt pour les automates vient aujourd’hui surtout du monde de la high-tech : « C’est tellement à l’opposé de ce qu’ils font ! » Il raconte comment son Pouchkine est né d’une commande venue de la Silicon Valley et précise que la part d’aléatoire introduite pour permettre la composition par le Pouchkine de 1459 poèmes à partir de 24 mots a justement été proposée par le commanditaire américain. L’automatier de Sainte-Croix avait d’ailleurs pensé s’installer outre-Atlantique pour finalement résister aux chants des sirènes californiennes et rester en Suisse.

François Junod et son automate androïde Pouchkine © Michèle Laird

Aujourd’hui, François Junod se verrait davantage partir dans des œuvres plus contemporaines : « Je rêve de réaliser un projet avec la pianiste Sylvie Courvoisier, qui est une amie de longue date. Nous y travaillons depuis longtemps, le projet est prêt. Ce serait le premier automate qui joue une composition de musique contemporaine. » Mécènes bienvenus ! Autre voie qui lui tient à cœur : la création d’une procession d’automates, à l’instar d’un projet majeur réalisé pour la ville de Madrid en 2006. Pendant 24 mois, une équipe de 10 personnes a travaillé de manière intensive à la réalisation d’un défilé qui comprenait personnages, enfants et chevaux. « J’aimerais faire la même chose, mais avec une esthétique plus moderne, plus personnelle. » François Junod aime l’idée que ses œuvres restent à l’extérieur, visibles pour tous. Les enfants, dit-il, sont son meilleur public : « La magie opère toujours. Ils ont les yeux qui tombent par terre et ne demandent pas combien ça coûte. » Abandonné sur une île avec dix jours à disposition pour créer une œuvre, quelle serait la réponse de François Junod ? « Une sculpture qui fonctionne avec le vent et l’eau. Une roue faite de frondes de palmier, par exemple, qui tournent comme des hélices pour pomper l’eau. J’adore les mobiles, j’adorerais travailler avec de l’eau ! »

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