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Le caprice d’un prince : une pendule de Manuel Gutiérrez...
Histoire & Pièces d'exception

Le caprice d’un prince : une pendule de Manuel Gutiérrez dans la collection du Patrimoine National espagnol

jeudi, 19 septembre 2013
Par Amelia Aranda Huete
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Amelia Aranda Huete

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9 min de lecture

Au cours de son règne (1788-1808), le roi Charles IV d’Espagne réunit une importante collection de pendules acquises auprès des plus grandes écoles européennes. Le monarque, héritier de cette passion royale pour l’horlogerie, développa un intérêt particulier pour cet art dès son enfance et alla même jusqu’à réparer et fabriquer des mouvements avec les outils dont il disposait dans son atelier au palais. En janvier 1769, pour son mariage avec la princesse Marie Louise de Parme, également passionnée d’horlogerie, « une pendule de porcelaine de Sèvre, d’un goût exquis » arriva à Madrid, cadeau de Louis XV à la princesse qui en fut extrêmement ravie.

Trois ans plus tard, pour un présent qu’il destinait à son épouse, le prince s’en remit au savoir-faire d’un artisan espagnol et lui commanda une magnifique pendule actuellement conservée dans l’un des salons du palais royal de Madrid (nº inv. 10003662). Il s’agit d’une pendule de cheminée squelettée, en acier et bronze doré au feu, dont le mouvement est enfermé dans une cage en cristal. L’artisan, fier de son œuvre, voulait en effet que rien ne vienne dissimuler son merveilleux travail. Le châssis de la pendule est constitué de quatre piliers cannelés et de trois panneaux de cristal, le tout recouvert d’une cloche en verre qui protège également l’échappement à verge. Les quatre petits balustres et la terminaison en forme d’ananas sont les seuls éléments décoratifs qui ornent la cage.

Un grand savoir-faire technique et artistique

Le cadran squeletté en acier trempé indique les heures en chiffres romains et les minutes en chiffres arabes. Il est également gradué en deux échelles indépendantes : l’une divisée en 48 pour les quarts d’heure et les heures, et l’autre en 60 pour les minutes. La chaussée d’aiguille est décorée d’une fleur, rosace en acier trempé cerclée de pétales. L’arc de cercle situé à 6 heures porte la signature de l’artisan et indique également la ville de fabrication : « Manl Gutierrez Mad ». Les aiguilles sont en acier bleui.

La pendule a une autonomie de marche de huit jours. Le spiral, tout comme le barillet couplé à un dispositif fusée-chaîne sont fidèles aux caractéristiques des mouvements anglais, complétés par un échappement à verge et par un pendule. Le rouage de la grande sonnerie est lié au rouage principal. Au-dessus de la fleur qui décore la chaussée d’aiguille se trouve la roue de compte. Les platines ont un profil triangulaire qui rappelle la forme d’une pagode orientale. La pendule repose sur un petit meuble en acajou et quenettier, doté de supports réglables pour mettre la pendulette à niveau.

Cette pendule est l’illustration du grand savoir-faire technique et artistique de l’artisan. Pour lui donner une apparence équilibrée et symétrique, il faut que tous les éléments visibles présentent le même aspect à l’avant comme à l’arrière : le barillet et la fusée, par exemple, occupent le même espace et sont décorés de la même manière, avec un disque denté, pour créer une unité. Le même principe s’applique pour la chaussée d’aiguille et la pièce circulaire qui encercle la roue de compte.

Pendule de cheminée squelettée de Manuel Gutiérrez conservée dans l’un des salons du palais royal de Madrid © Patrimonio Nacional. Palacio Real de Madrid
L’intention de concurrencer les horlogers étrangers

La pendule fut commandée par le prince Charles au début de l’année 1772. La princesse Marie Louise l’installa dans ses appartements privés où elle demeura jusqu’au règne de sa nièce, la reine Isabel II. Manuel Gutiérrez, né à Sigüenza (Guadalajara), travaillait comme arquebusier et horloger à Madrid. Il créa plusieurs pièces pour l’infant Louis de Bourbon, frère de Charles III et oncle de Charles IV, ce qui lui permit de connaître ce dernier dès ses années de jeune prince.

Le 4 septembre 1770, il déposa une demande auprès de la Chambre de commerce et de la monnaie de Madrid pour ouvrir une manufacture d’horlogerie dans la capitale, au motif qu’il avait déjà travaillé pour le roi Charles III et l’infant Louis. Il avait l’intention de concurrencer les horlogers étrangers en réduisant les coûts de fabrication et d’achat, tout en perfectionnant l’art horloger en Espagne. Il ne reçut toutefois jamais le soutien du monarque.

Gutiérrez proposait la création d’une usine dans laquelle un groupe de maîtres horlogers, orfèvres, tourneurs, graveurs, etc., travaillerait à l’unisson et à l’anglaise. Il prévoyait de créer en parallèle un atelier pour construire les machines et les instruments nécessaires, y compris les ressorts principaux qui étaient les plus coûteux, pour ne plus dépendre de fournisseurs étrangers.

Un projet d’école d’horlogerie

Dans son projet, Gutiérrez s’engageait en outre à prendre en charge tous les coûts d’installation et de fonctionnement d’une école d’horlogerie et à former douze apprentis pendant sept ans. Il voulait leur apprendre à fabriquer divers types de montres de poche, en acier comme en laiton, pour offrir une alternative aux ateliers suisses et anglais. Gutiérrez ne demandait qu’un bâtiment pour établir l’école, un solde de directeur et un prêt pour acheter des outils, des machines et des matériaux.

Il était alors en concurrence avec deux horlogers français logés à la cour madrilène, les frères Charost, qui réussirent à obtenir les faveurs du roi et à établir et diriger une école-manufacture d’horlogerie dans laquelle ils formèrent, avec peu d’intérêt et d’enthousiasme, des apprentis horlogers espagnols.

Comme son fabricant était toujours vivant, il était logique qu’il en soit chargé de l’entretien pour qu’elle ne subisse aucun dommage.

Gutiérrez demanda à plusieurs reprises d’être nommé horloger de chambre du roi mais n’obtint jamais de réponse favorable. Il réussit cependant, et ce dès le début, à être chargé de l’entretien, de la maintenance et du réglage de sa pendule en acier située dans les appartements de la princesse. Il continua à s’en occuper au cours du règne de Charles IV et de Marie Louise : on retrouve en effet divers documents confirmant le fait qu’il recevait un solde en tant qu’horloger pour cette tâche. Ce qui tend à prouver qu’il s’agissait là d’une pièce complexe. Comme son fabricant était toujours vivant, il était logique qu’il en soit chargé de l’entretien pour qu’elle ne subisse aucun dommage. De plus, ceci confirme la confiance que la famille royale avait en lui car seul un nombre réduit de personnes avait accès à leurs appartements privés.

Horloger de la famille royale

En sa qualité d’arquebusier royal, Gutiérrez réalisa en 1787 deux épées pour le Prince de Galles. Le 3 février 1792, il demanda l’autorisation de graver sur l’horloge qu’il avait construite pour la cathédrale de Tolède le blason d’horloger du roi à côté de son nom et de sa ville natale. Cette même année, pour le récompenser de ses bons et loyaux services, il fut nommé horloger de la famille royale.

En août 1797, il termina une autre pendule squelette, fabriquée également pour Marie Louise de Parme. Appelée « Pendule Royale », elle était constituée d’acier et de métaux dorés au feu. Une dizaine de grands panneaux de verre en cristal permettaient d’admirer le mouvement. L’ensemble était décoré de deux chiens de chasse, de quatre chimères, de faunes et d’un dattier dans la partie supérieure. Malheureusement, cette œuvre singulière n’a pas été conservée.

Le 25 mai 1808, il demanda l’autorisation de retourner à Sigüenza afin de se remettre de maladie. Personne n’aura plus de nouvelles de lui. Il mourut peu de temps après. Manuel Gutiérrez était un grand maître et un artisan exemplaire dont il ne nous reste que peu d’œuvres, toutes inestimables, montrant ainsi toute l’étendue de son talent.

Amelia Aranda Huete
Conservatrice de la collection horlogère du Patrimonio Nacional

Bibliographie
J. Ramón Colón de Carvajal, Catálogo de relojes de Patrimonio Nacional, Madrid, 1987
Luis Montañés, El escape y el péndulo, Madrid, Antiqvaria, 1991
Amelia Aranda Huete, Relojes de reyes en la corte española del siglo XVIII, Patrimoine national, Madrid, 2011

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