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Les horloges à durées variables d’Alistair Cox
Histoire & Pièces d'exception

Les horloges à durées variables d’Alistair Cox

vendredi, 01 décembre 2017
Par Luc Debraine
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Luc Debraine

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6 min de lecture

Roman virtuose, Cox ou la course du temps de Christoph Ransmayr nous transporte dans la Chine du XVIIIe siècle. Passionné jusqu’à l’obsession par la mesure du temps, l’empereur Qianlong invite à sa cour le plus célèbre horloger de l’époque, un Anglais mélancolique qui devra obtempérer aux extraordinaires demandes du « Seigneur des Dix Mille Ans ».

Le temps est l’une des grandes affaires de la littérature, son unité première, sa matière pétrissable à l’infini. Cette évidence est exacerbée par le dernier roman de l’écrivain autrichien Christoph Ransmayr, Cox ou la course du temps, récemment traduit en français. Christoph Ransmayr, né en 1954, est considéré comme l’un des plus grands auteurs contemporains de langue allemande. Il s’est fait connaître dans les années 1980 avec Les Effrois de la glace et des ténèbres, plus récemment par Atlas d’un homme inquiet, qui lui a valu en France les prix du Meilleur livre étranger et Jean-Monnet de littérature européenne. Grand voyageur, marcheur, héritier de la tradition allemande qui associe les forces de la nature aux destins des hommes, Christoph Ransmayr a une écriture particulière : à la fois poétique et descriptive, métaphysique et physique jusqu’au moindre rouage d’horloge.

Cox ou la course du temps parle de garde-temps extraordinaires, tels que collectionnés à profusion par l’empereur de Chine, Qianlong, dans la Chine du XVIIIe siècle. Appelé « Fils du Ciel », « Tout-Puissant », « L’Égal des dieux » ou « Le Seigneur des Dix Mille Ans », Qianlong invite à sa cour de Beijing le plus célèbre horloger et constructeur d’automates de l’époque, l’Anglais Alistair Cox. Au terme d’un voyage de sept mois, celui-ci débarque à Hangzhou avec son bras droit, Jacob Merlin, et deux assistants. Les cales de la goélette sont chargées d’horloges et d’automates en offrandes au terrible empereur. Cox arrive au moment où l’invisible Qianlong ordonne de couper le nez, sur le port, à 27 fonctionnaires corrompus. Le propre temps d’Alistair Cox est arrêté. Il vient de perdre sa petite fille de 5 ans, et sa femme s’est enfermée dans un mutisme complet. Alors que ses affaires sont florissantes, grâce à ses manufactures de Londres, Liverpool et Manchester, il n’a plus goût à rien. L’horloger prodige a décidé de larguer les amarres, acceptant après maintes hésitations l’offre de l’empereur de Chine.

À la découverte de la Chine

Dès lors, rien ne se passe comme prévu. Qianlong fait savoir qu’il ne veut pas des précieux présents apportés par les Anglais. Les horlogers prennent leurs luxueux quartiers à la cour de Beijing ; un atelier leur est réservé dans la Cité interdite. Une longue attente commence. Puis l’empereur apparaît enfin, homme fluet mais que personne n’ose regarder dans les yeux. Via l’interprète Joseph Kiang, Qianlong demande à Cox de lui concevoir des horloges qui ne mesurent pas le shi jian, le temps mesurable, celui qui court et jamais ne s’arrête, mais le temps intérieur, variable, ressenti par un amant, un enfant ou un condamné sur le point d’être exécuté. Pas de temps objectif, mais de la durée subjective. C’est un ordre.

Chaque réalisation horlogère demande des mois de labeur.

Cox et sa petite équipe se mettent au travail. À commencer par une horloge à vent qui « rendrait sensible et saurait mesurer le glissement ondulatoire, le souffle croisant et décroissant, les sauts, les chutes, les vols planés et même l’immobilisation du temps de vie d’un enfant ». En résulte une « jonque-automate » dont le moindre souffle sur les voiles de soie actionne le mécanisme interne, ainsi que le mouvement de figurines. Puis vient une horloge à feu, dont le combustible met les rouages en action lente, aussi lentes que les ultimes heures d’un condamné à mort. Chaque réalisation horlogère demande des mois de labeur. Cox a retrouvé goût à l’ouvrage : ces défis impossibles lui redonnent l’énergie créatrice qu’il avait perdue. Le roman est aussi une découverte de la Chine au XVIIIe siècle, le fonctionnement du pouvoir et de ses intrigues, sa cruauté comme son raffinement, la splendeur de la Cité interdite, de la grande muraille et des provinces reculées.

En quête de l’impossible

Enfin, l’empereur demande vraiment l’impossible à Cox : une horloge intemporelle, conçue pour fonctionner pour les âges et les âges, sans intervention humaine. Un « perpetuum mobile » auquel le génial horloger s’attelle dans la résidence d’été de Qianlong, en lointaine Mongolie. Cox sent le danger de réaliser une œuvre dont le temps dépasserait celui du seigneur tout-puissant, crime de lèse-majesté qui devrait lui valoir la mort. Il assemble pourtant une mécanique enchâssée dans un écrin de verre épais, dont la force motrice viendra des changements de pressions atmosphériques, via une colonne de mercure. Des mois et des mois s’écoulent, au point que l’empereur décide de prolonger la saison d’été, même en plein hiver, lui seul ayant le pouvoir d’arrêter le temps…

Il ne s’agit bien sûr que d’une illusion, aussi sûr qu’un mouvement perpétuel est irréalisable. Le roman de Christoph Ransmayr est un conte, une subtile méditation sur le temps. Dans la postface du roman, l’écrivain concède volontiers que les horloges à durées variables de son livre sont imaginaires, même s’il les décrit avec une minutie qui suggère une bonne connaissance de l’horlogerie si inventive du XVIIIe siècle. Il n’empêche, poursuit Christoph Ransmayr, qu’un horloger talentueux nommé Cox a existé dans l’Angleterre de cette époque-là. Et que ce Cox a réellement réalisé une horloge à « perpetual motion » actionnée par des variations de pressions barométriques. Comme avant lui le Hollandais Cornelis Drebbel et après lui les horlogers de Jaeger-LeCoultre avec l’Atmos, même si cette dernière fonctionne plutôt grâce à des différences de température. Et qu’elle est « un mouvement mécanique quasi perpétuel », comme l’indique avec prudence Jaeger-LeCoultre.

Une horloge perpétuelle est une impossibilité physique, tant elle contrevient aux lois de la thermodynamique. Elle est un mirage, une invention fantasmée par l’hubris humaine. Christoph Ransmayr la ranime pourtant, par jeu conceptuel et métaphorique. Ne serait-ce que pour nous rappeler que le temps se sent mais ne s’attrape jamais, même pas grâce à l’art.

Cox ou la course du temps, Christoph Ransmayr, éd. Albin Michel. Traduit par Bernard Kreiss. 317 p. (pas de traduction anglaise).

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