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L’horlogerie ou la tentation de...
Histoires de montres

L’horlogerie ou la tentation de l’art – III

vendredi, 02 septembre 2016
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Pierre Maillard
Rédacteur en chef d’Europa Star et cinéaste

“L’horlogerie, à la confluence de l’industrie et de l’artisanat, est un parfait miroir de son époque.”

Né à Genève en 1954, Pierre Maillard mène une double activité de journaliste horloger et de cinéaste.

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10 min de lecture

L’art comme l’horlogerie ont toujours dansé avec la mort. C’est peut-être le « territoire » où tous deux se rencontrent le plus intimement. Plongée dans La Danse macabre de Bâle, là où rôde la grande faucheuse, à quelques encablures seulement de Baselworld.

Bâle n’est pas seulement la ville hôte de Baselworld et de BaselArt, c’est aussi le lieu où l’on peut voir une des plus belles sarabandes de squelettes, la célèbre Danse macabre de Bâle, peinte (par on ne sait qui au juste) en 1440 pour le cimetière du couvent des dominicains, sis Grossbasel, sur la rive gauche du Rhin. Cette singulière œuvre d’art mortuaire de 60 mètres de long eut aussitôt un grand retentissement. On s’en émut de l’autre côté du fleuve et, entre 1450 et 1460, on copia cette Danse macabre sur les murs du couvent de Klingenthal, sis quant à lui sur la rive droite du même Rhin, la partie de la ville que l’on appelle Kleinbasel. Et c’est à Kleinbasel que se déroule aujourd’hui Baselworld.

À parcourir ces dernières années les allées de la grande exposition des montres du monde, on ne manquait pas de remarquer une floraison toujours plus intense et toujours plus colorée de garde-temps ornés de crânes, d’os entremêlés, de squelettes plus ou moins compliqués : une grande danse macabre des montres. Serait-ce là une espèce de memento mori collectif, une débauche de morts comme une expiation nécessaire après tant de luxueuses dérives ? Un signe des temps, un symptôme en réponse à notre époque qui recèle tant de sombres cavernes où rôde la mort. Mais on ne se refait pas facilement, et certains de ces précieux ossements taillés dans de l’or se négociaient à des prix d’enfer.

De fait, depuis son premier jour, l’art mécanique du temps a partie liée avec la mort. Car sans mort pas de temps. Sans temps pas de mort. Sans mort, pas de temps qui vaille, dirait le poète pour qui la beauté de la fleur vient précisément de sa nature éphémère et mortelle. Art pratique de décompte du temps, compteur implacable des heures et des minutes qui nous restent, l’horlogerie, par nature, scande l’inexorable course en avant dans laquelle nous sommes chacun lancés. Jusqu’à la mort (et dans le meilleur des cas, le « compteur » qui nous a accompagnés dans cette course vers l’abîme passera aux mains de nos descendants) ! Depuis toujours, l’horlogerie a ainsi cherché à transcender cette mortelle chevauchée vers le vide en ornant ses garde-temps de crânes, de squelettes et d’ossements d’or parés de pierres précieuses. À l’image précise de notre propre Vanité de toujours. Ce qu’on appelle les memento mori est là pour nous le rappeler.

La Danse macabre de Bâle, détail © Musée historique de Bâle
Le grand jeu social de la mort

La danse macabre du Grand-Bâle réunissait en une entraînante et longue procession toutes les figures du grand jeu social de l’époque. Qu’on en juge : le prédicateur, le pape, l’empereur et son impératrice, le roi et sa reine, tous les cardinaux et autres évêques, la noblesse entière du duc au chevalier, les juristes, conseillers et autres, les médecins comme les infirmes et les aveugles, les marchands ambulants ou non, les usuriers, les ermites ou les jouvenceaux et autres puceaux et pucelles, les fous, les bourreaux, les enfants, les cuisiniers, les paysans, le juif, le païen, le musicien et même le peintre qui a peint tout ça.

Tous emportés dans la danse par de gracieux squelettes qui les tirent par la main, les prennent par le cou, les poussent en avant. En avant vers le vide.

De nos jours, cela reviendrait à exposer à l’entrée de Baselworld une œuvre monumentale montrant tous les CEOs, financiers, conseillers du jour et de l’ombre, politiciens, ambassadeurs, banquiers centraux et périphériques, industriels, diamantaires et traders de matières premières, maîtres horlogers et leurs suiveurs, commissaires-priseurs, distributeurs, détaillants, aficionados, passionnés, fortunés ignorants comme petits amateurs désargentés, designers, opérateurs CNC, éditeurs, blogueurs, photographes et même le journaliste qui pond ces lignes.

Tous emportés dans la danse par de gracieux squelettes qui les tirent par la main, les prennent par le cou, les poussent en avant. En avant vers le vide.

Cette année, ce fut à Baselworld et ailleurs une procession de crânes, de tibias entrecroisés, de squelettes plus ou moins entiers menant tous une sarabande d’enfer.

Sans doute cette œuvre ne sera-t-elle jamais réalisée. Contrairement à ce que l’on pense, on est bien plus politiquement correct aujourd’hui qu’à la fin du Moyen-Âge. En dehors des champs de la guerre réelle qui enflamme nos proches voisins, où elle règne « pour de vrai », dans le feu et le sang, la danse macabre de Baselworld s’exprime aujourd’hui en un trend horloger, artistique et économique, qui pousse année après année chaque marque ou presque à avoir un crâne dans son écrin.

Feu Séverin Wunderman, lanceur de la Gucci puis relanceur de Corum, en a été le flamboyant précurseur avec ses Bubble à tête de mort. Mais il avait ses raisons personnelles, lui qui se targuait d’être devenu un « spécialiste mondial de la mort », dont il collectionnait compulsivement toutes les représentations existantes. Il voulait être « à sa hauteur » et combattre à armes (presque) égales le cancer qui le rongeait. Et qui finit par l’emporter.

Une longue procession de crânes

Cette année, ce fut à Baselworld et ailleurs une procession de crânes, de tibias entrecroisés, de squelettes plus ou moins entiers menant tous une sarabande d’enfer : on a vu de brutaux Hublot, des Richard Mille aux crânes polis bloqués, des Peter Speake-Marin à quatre crânes celtiques, la fluidique et presque radioactive Bad Boy de HYT, de délicats et arachnéens Fiona Krüger, des Bell & Ross effrayantes aux crânes verts, ou encore la maléfique « Agonium » Memento Mori, Carpe Diem Watch de Daniel Strom… Et tant d’autres.

Un trend, un symptôme ? Mais de quoi, au juste ? S’il y a quelque chose qui relie art et horlogerie, c’est bien ce thème, la mort.

La mort ? L’art n’a eu de cesse de la fouiller en tous sens pour essayer d’y comprendre quelque chose. Le premier art au monde fut funéraire. La mort ? Ce pourrait bien en être même le sujet principal.

L’horlogerie elle aussi est congénitalement reliée à la mort. On pourrait même dire que la montre est un instrument créé pour la conjurer.

Avec la mort, l’horlogerie joue sur le même territoire que l’art. La mort – le temps – lui coule dans les veines, pourrait-on dire.

Qu’art, horlogerie et luxe se rencontrent bel et bien sur ce même terrain (ou dans ce même cimetière), un fameux objet l’a amplement démontré. Qu’on se souvienne du crâne de Damien Hirst (2009), qui, s’il n’est certes pas un objet horloger, est un véritable objet de bijoutier et de joaillier, doté en plus de l’aura incomparable de pur objet d’art. Cet authentique crâne humain ayant appartenu à « un homme d’une trentaine d’années ayant vécu au XVIIIe siècle » a été incrusté par les bijoutiers Bentley & Skinner, basés à Piccadilly, de 8 601 diamants pour un total de 1 106,18 carats sertis sur une couche de platine qui recouvre tout le crâne (sauf les dents, authentiques, laissées en l’état). Un pesant memento mori estimé à quelque 50 millions de £. C’est cher, la vanité, et c’est un record artistique que l’horlogerie n’a pas encore battu.

Mais avec la mort, l’horlogerie joue sur le même territoire que l’art. La mort – le temps – lui coule dans les veines, pourrait-on dire.

Le très dispendieux crâne de Damien Hirst © Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, DACS 2016
La mort, une vieille histoire

Les premiers memento mori sont nés en même temps que l’horlogerie portable, peu après que fut peinte La Danse macabre de Bâle. Dans son article « L’horlogerie macabre », le grand historien de l’horlogerie, Alfred Chapuis, écrit avec Eugène Jaquet : « C’est surtout par les montres en forme de tête de mort que le macabre s’est manifesté en horlogerie : crânes minuscules, hâtons-nous de l’ajouter, et dont la petitesse même fait qu’elles ne sont plus guère des objets d’aspect sinistre. On serait même tenté de les trouver, sinon amusantes, du moins plaisantes. Plusieurs sont artistiquement gravées, ornées de dessins et d’inscriptions, d’autres sont ajourées… »

Ces montres encastrées dans un crâne articulé, ou d’autres ornées de crânes taillés, on en trouve dans tous les grands musées. Une des plus belles et des plus émouvantes dans sa rigueur cadavérique, l’astuce de son ouverture, ses qualités sculpturales et mécaniques, est sans doute la magnifique montre de Jean Rousseau, citoyen de Genève, grand-père de Jean-Jacques, qui est exposée au Louvre.

Montre Rousseau
La montre de Jean Rousseau, milieu du XVIIe siècle © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) : Martine Beck-Coppola

Mais ce n’est là qu’un exemple d’une incessante cohorte de montres flirtant avec la grande faucheuse. Une cohorte qui ressort aujourd’hui au grand jour. Pour la dépeindre, il y faudrait toute une Histoire. Et en ces temps troublés, il n’y a aucune raison que cela cesse.

Cent ans avant que La Danse macabre de Bâle soit peinte, admirée puis reproduite et diffusée de mille façons, la peste avait frappé la ville. Elle avait emporté plus de la moitié de la population, suivie du pogrom au cours duquel 600 Juifs, accusés de l’avoir provoquée, furent brûlés sur une île du Rhin.

Moins de dix ans plus tard, en 1356, un tremblement de terre « réduisit en cendres et en ruines la ville et plus de 60 châteaux dans les environs ».
Avec la mort, on ne rigole pas tous les jours.

C’est aussi un peu ce que nous rappelle la montre à notre poignet. Une chose est sûre : des points de vue symbolique et philosophique, la mécanique sera toujours indépassable. Un mouvement de montre mécanique ne ressemble-t-il pas intrinsèquement à notre propre squelette, à la subtile mécanique de nos ossements qui se frottent et s’animent ?
C’est sans doute au prix de cette consanguinité que l’horlogerie devient parfois de l’art.

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