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L’horlogerie ou la tentation de l’art – V
Histoires de montres

L’horlogerie ou la tentation de l’art – V

vendredi, 14 octobre 2016
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Pierre Maillard
Rédacteur en chef d’Europa Star et cinéaste

“L’horlogerie, à la confluence de l’industrie et de l’artisanat, est un parfait miroir de son époque.”

Né à Genève en 1954, Pierre Maillard mène une double activité de journaliste horloger et de cinéaste.

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12 min de lecture

L’horlogerie qui décompte le temps est jalouse de l’art qui s’en affranchit. Car elle a des doutes : est-elle aussi un art ? Parfois, sans doute. Mais reproduire sur un cadran une œuvre d’art picturale préexistante, est-ce vraiment la meilleure façon de gagner ce statut si envié ? La tentation classique est alors très forte.

La Naissance de Vénus de Botticelli, la Vénus d’Urbino du Titien, la Toilette de Vénus (ou Vénus à son miroir) de Vélasquez et la Vénus Anadyomène d’Ingres. Soit pas moins de quatre Vénus, quatre muses pour adouber la naissance d’une série de montres émaillées par les artisans au service de Jaeger-LeCoultre. Artisans ou artistes ? « La miniature en émail est le plus rare et le plus précieux de tous les arts picturaux », rappellent à cette occasion les communiqués dédiés. L’objet est officiellement qualifié de « chef-d’œuvre », sans aucun souci pour d’éventuels guillemets. Car on pourrait, en toute rigueur sémantique, se demander si un tel objet, aussi « artistiquement » réalisé et aussi magnifique soit-il, peut véritablement être qualifié d’« œuvre d’art ».

Jaeger-LeCoultre
Artisans ou artistes? « La miniature en émail est le plus rare et le plus précieux de tous les arts picturaux » d'après Jaeger-LeCoultre. © Johann Sauty

Certes, « la réalisation d’un tel chef-d’œuvre aux dimensions aussi réduites exige des semaines d’intense concentration, une patience, une minutie et un doigté extraordinaires, sans oublier le temps qui reste la mesure de toute chose, car la confection d’un seul cadran requiert entre 80 et 150 heures d’un travail d’une exceptionnelle précision ». Mais est-ce vraiment à cette aune – patience, minutie, précision, temps comptabilisé – que l’on juge d’une œuvre d’art ? Car l’essence de l’œuvre d’art, son sens, ne coïncide pas avec ces seules qualités. Le nombre d’heures passées à réaliser une œuvre d’art n’est pas la mesure pour la qualifier. Elle peut avoir besoin d’une vie entière pour surgir, ou parfois d’une seconde. La patience n’est pas toujours vertu, il faut parfois s’enrager et envoyer valdinguer l’établi ou les pinceaux pour y parvenir. Il y faut de la concentration, mais parfois la rage aveugle ou la démesure y pourvoiront. Et on a même vu des œuvres d’art d’une force singulière mais réalisées sans aucun « doigté ».

La grande complexité et la réelle beauté du travail accompli y suffisent-elles ?

Pourrait-on dire que l’horlogerie a un complexe artistique ? Elle est consciente de l’ambiguïté de son statut à mi-chemin entre art et technique ? Elle ne parvient pas pour autant à abdiquer de son état de machine utilitaire – dire l’heure est sa tâche assignée (et pourquoi pas!). Mais elle aspire régulièrement à être reconnue comme un « art » de plein droit. Cette « intention » n’est-elle qu’inconsciente ou alors est-elle pleinement revendiquée ? La tentation est grande de parvenir à se glisser dans le noble cercle des grandes Vénus de l’art. Mais transposer en miniature des œuvres d’art célébrées (et si possible reconnues partout) est-il la meilleure voie pour y parvenir ? La grande complexité et la réelle beauté du travail accompli y suffisent-elles ?

« Ceci est une pipe », pourrait dire l’horlogerie, paraphrasant Magritte tout en le faisant mentir.
Le coup des aiguilles

Cette tentation de l’art est d’autant plus forte que l’horloge sous toutes ses formes, de la pendulette à la montre de poignet en passant par la montre de poche, offre une libre surface à décorer. Tous les cadrans se présentent comme autant de toiles, vierges ou presque. À l’exception des deux aiguilles au minimum qui les parcourent régulièrement, voire d’un guichet dans lequel tournent des chiffres et des signes ! N’oublions toutefois pas le « cadre » qui obligatoirement l’entourera, ni son mode d’accrochage, d’ores et déjà prévu à l’aide de ses propres pieds, de sa chaîne ou des deux bracelets dont elle sera bientôt munie.

Cette « toile » n’en est donc pas vraiment une, elle est contraignante, elle n’est pas « libre ». Le plus délicat reste depuis toujours le problème des aiguilles. C’est son problème de fond, pourrait-on dire, sa vérité. Les aiguilles lui sont congénitalement liées et la rappellent sans cesse à son origine utilitaire. Elles ne cessent de le répéter en venant régulièrement porter leur ombre sur le « domaine de l’art ». Alors, comme pour faire oublier ce statut aliénant, l’horlogerie se replie sur le classicisme pictural. Une forme de réassurance artistique. Une légitimation obtenue en reproduisant, sous forme précieuse et miniaturisée, ce que tout le monde ou presque reconnaîtra immédiatement, à son style, à son sujet ou à sa célébrité, comme étant bel et bien d’une « œuvre d’art ». « Ceci est une pipe », pourrait dire l’horlogerie, paraphrasant Magritte tout en le faisant mentir.

Jaeger-LeCoultre Reverso in tribute to René Magritte © Johann Sauty
Une désynchronisation progressive

Au début, tout coïncide. L’horlogerie naît en même temps que la peinture des Hollandais et de la Renaissance italienne. La peinture se libère du hiératisme religieux, du sujet biblique ou évangélique seul autorisé. Elle se met à peindre paysages, villes, batailles, scènes mythologiques un peu lestes, figures des puissants, des marchands puis des bourgeois. Au même moment, l’horlogerie connaît sa première phase de miniaturisation. De son poste perché au sommet des clochers, elle descend jusqu’aux châteaux et trône dans les salles d’apparat des princes, expose toute sa « modernité » sur les tables des notables.

L’horlogerie est alors une « nouvelle technologie », en phase avec son temps. Elle le devance même, d’une certaine manière. Et à sa façon, elle joue un rôle politique en dépossédant graduellement l’Église de son privilège de dire et dicter le temps. Elle ouvre les océans et inaugure les grandes périodes marchandes, les entreprises coloniales. L’horlogerie est affaire d’État.

Peu à peu, la peinture va se transformer sans que l’horlogerie suive vraiment le mouvement. Le peut-elle, d’ailleurs ?

Très rapidement, et très naturellement, l’espace privilégié offert par les cadrans des premières pendules, pendulettes de table puis, plus tard, des premières montres de poche avec leurs prédestinés couvercles, fut « détourné » pour recevoir des œuvres peintes, émaillées, gravées. Le choix des sujets représentés tout comme le style emprunté coïncident alors parfaitement avec l’art qui se libère, se sécularise et dont la pratique se répand à travers l’Europe. Elles reproduisent aussitôt les scènes champêtres, les allégories, les cieux tourmentés, les saints fantasmés et les héros mythologiques, les nus… Au fur et à mesure de l’arrivée des montres de poche, on verra apparaître de plus en plus de portraits, parfois à l’effigie de leur possesseur. L’horlogerie est aussi devenue une vanitas. On voit fleurir les memento mori, ces objets « philosophiques » alors tant à la mode.

L’horlogerie reste sur place

Mais peu à peu, la peinture va se transformer sans que l’horlogerie suive vraiment le mouvement. Le peut-elle, d’ailleurs ? La peinture se libère progressivement du sujet. Elle se départit pas à pas de la reproduction fidèle du monde et du réalisme des formes. L’impressionnisme ouvrira la porte à l’exploration de la lumière pure, des couleurs, puis le cubisme fera exploser les formes. Le sujet finira par s’abstraire puis disparaître. Avec un Malevitch ou un Mondrian, la peinture ira jusqu’à se faire pure idée, sensation ou matière, c’est selon.

Comment l’horlogerie aurait-elle pu continuer à coïncider avec une telle évolution de l’art sans se départir totalement de sa raison d’être utilitaire ? Dans un premier temps, elle s’est donc contentée de poursuivre dans sa veine classique et figurative, perpétuant presque à elle seule un classicisme depuis longtemps confiné à l’admiration des foules dans la pénombre des musées. À part peut-être la période surréaliste, qui vit quelques tentatives pour assimiler les songes des artistes et les prolonger sous une forme horlogère, à l’exemple de cette Cuillère avec montre-peigne (spoon with comb) de Salvador Dalí en 1957, l’horlogerie est restée jusqu’à aujourd’hui majoritairement fidèle à son classicisme historique.

La Cuillère avec montre-peigne (spoon with comb) de Salvador Dalí en 1957.

Combien de fleurs, d’animaux exotiques, de décors champêtres n’a-t-on pas vus et ne voit-on pas encore ! Comme si l’horlogerie ne parvenait pas à oublier son âge d’or, l’âge qui la vit s’épanouir en tout synchronisme avec son époque. Elle conserve la même imagerie, renvoyant ainsi un reflet nostalgique de son idylle passée. Elle se condamne ainsi à vieillir.

Jouer avec l’art

À part quelques tentatives isolées, ce n’est que récemment que l’horlogerie a osé aborder d’autres rivages et puiser dans d’autres inspirations picturales, plus proches de nous. Petit à petit, l’impressionnisme a gagné ses lettres de noblesse horlogère, tout comme la peinture moderne. À nouveau, on citera Jaeger-LeCoultre. Il faut dire que sa Reverso est un cas unique. Elle offre deux « toiles », dont une à son verso à nulle autre pareille. Un espace libre, ouvert, dépourvu d’aiguilles… Récemment, la Manufacture a consacré plusieurs montres à Van Gogh, qui, il est vrai, est entretemps devenu un « classique » de plein droit. Son autoportrait ou ses Tournesols en émail brillent derrière une grille escamotable. La montre devient bijou, expose ou dissimule l’art, joue avec sa représentation.

Jaeger-LeCoultre Reverso à Eclipse Vincent Van Gogh
Jaeger-LeCoultre Reverso à Eclipse Vincent Van Gogh

On pense aussi à une autre série, ludique elle aussi, consacrée à Magritte. Il est vrai que la peinture figurative et absurde du surréaliste belge est devenue comme une marque en soi. Une « marque » largement populaire, immédiatement identifiable comme appartenant au cercle de l’art.

Jaeger-LeCoultre Reverso in tribute to René Magritte © Johann Sauty

Vacheron Constantin est un autre exemple. La manufacture genevoise a su s’affranchir d’une certaine imagerie classique pour aborder Degas et ses danseuses, ou encore offrir une merveilleuse reproduction émaillée du plafond de l’Opéra de Paris peint par Chagall. La reproduction est due à l’incomparable main de l’émailleuse-star Anita Porchet, que l’on retrouve derrière maintes réalisations parmi les plus intéressantes et les plus novatrices.

Vacheron Constantin
Le plafond de l’Opéra de Paris peint par Chagall dont la reproduction est due à l’incomparable main de l’émailleuse-star Anita Porchet.

Mais c’est peut-être avec sa récente série inspirée des vertigineux jeux graphiques d’Escher que Vacheron Constantin trouve une pleine cohérence : une forme d’adéquation entre art et horlogerie. Car les illusions graphiques du graveur hollandais, aussi décoratives soient-elles, ont une qualité supplémentaire : à leur façon, elles sont aussi des allégories du Temps, ce labyrinthe kafkaïen réglé comme une horloge. En plus de simplement « orner », cette inspiration donne du sens à l’instrument du temps. Elle vient le questionner. N’est-ce d’ailleurs pas là une des raisons majeures de l’art ?

Vacheron Cosntantin
Avec sa récente série inspirée des vertigineux jeux graphiques d’Escher, Vacheron Constantin trouve une pleine cohérence.

Mais pour la plupart, les œuvres reproduites et mises en scène par l’horlogerie restent cantonnées à leur fonction de reconnaissance iconique. L’horlogerie se prête comme « support » à l’art. Pour autant, elle ne se transforme pas automatiquement, comme par transsubstantiation, en œuvre d’art autonome et de plein droit.

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