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Culture

Lutte anticontrefaçon à Dubaï : opération « Habibi »

mardi, 18 décembre 2012
Par Michel Arnoux
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Michel Arnoux

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6 min de lecture

Lors d’une opération anticontrefaçon, la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH) s’est immergée dans les ruelles du vieux Dubaï, accompagnée par les policiers de la ville.

Samir (prénom volontairement changé par la rédaction) est sur le coup depuis plusieurs semaines déjà. Samir, c’est notre investigateur. Sa mission: localiser les entrepôts clandestins. Il dispose d’un petit réseau, des gars connus de lui seul, sur le terrain nuit et jour, qui l’orientent et lui donnent des informations. Donné n’est pas véritablement le mot qui convient. Chaque information fait l’objet d’une transaction. Si l’information est bonne, si elle débouche sur une saisie, elle sera payée. Le contraire n’est pas envisagé. Samir a recruté ses gars selon leur capacité à se fondre dans la masse cosmopolite de Dubaï. Pour nous autres, Dubaï ressemble à un grand bazar, mélange de langues, de couleurs de peau, de religions, de coutumes vestimentaires. En fait, tout y est ordonné, selon une règle qui nous échappe certes, mais que chacun ici maîtrise. Chaque communauté a son petit territoire, son pré-carré minutieusement gardé et délimité. Un individu qui n’est pas à sa place attire immédiatement l’attention de tous les autres. Telle une onde, la question diffuse dans l’air du quartier: qui est-il, que fait-il ici? Les hommes de Samir, eux, n’attirent pas l’attention. Ils sont pakistanais avec les pakistanais, iraniens chez les iraniens, philippins s’il le faut. Ils transportent les mêmes cartons que les autres, poussent les mêmes charrettes. Et Samir est plutôt content de sa petite équipe.

Baptisée «Habibi», la saisie aura lieu aujourd’hui. Au petit matin, nous rencontrons Samir dans un restaurant, avec Hamed (prénom également modifié), qui est chargé d’organiser la manœuvre avec la police. Comme à son habitude, Hamed commence sa journée ici. Il prend son petit déjeuner là, à sa table, et il ne faudrait pas lui prendre sa place. D’ailleurs personne n’y songe, Hamed est un ancien militaire de carrière. Comme chaque matin donc, Hamed commence par houspiller le pauvre serveur. C’est sa façon à lui de passer commande. Aujourd’hui, Samir est confiant, il a tout vérifié, mais Hamed est nerveux. Il passe et repasse les mêmes appels sur son téléphone mobile. Il s’absente, revient, repart. Pour nous, l’attente semble interminable, parce que nous n’en saisissons pas tous les termes. Nous savons d’expérience que l’opération peut être annulée à tout instant, sans préavis, pour un rien. On croise les doigts. Puis soudain: «yalla, yalla, amshi» (allez, c’est parti).

Nous nous rendons immédiatement à Deira, quartier populeux du vieux Dubaï, non loin de la Crique où nous retrouvons discrètement les policiers qui vont mener l’opération. Samir nous laisse, il ne veut pas courir le risque d’être reconnu. Selon ses recoupements, l’entrepôt a été localisé dans un immeuble de Naif. La configuration des lieux rend l’opération un peu périlleuse. Le quartier forme un vaste enchevêtrement d’immeubles de 6-7 étages alignés le long de ruelles étroites et sans nom dans lesquelles s’écoule un flot ininterrompu de piétons, de cyclistes et de charrettes. Sans parler des voitures qui tentent de se frayer un chemin dans la cohue. Tous les immeubles communiquent entre eux par les toits, qui sont en fait des terrasses encombrées d’antennes diverses et de climatiseurs bruyants, offrant ainsi autant d’échappatoires et de cachettes aux trafiquants. En outre, les nombreuses entrées sombres et crasseuses ne permettent pas de savoir immédiatement si les escaliers donnent accès au bâtiment de gauche ou à celui de droite. Heureusement, selon les renseignements de Samir, l’immeuble-cible n’est pas protégé par un système de video-surveillance. Dans les ruelles attenantes, de petits attroupements se font et se défont. Ça discute en arabe, en urdu, en hindi, même en français dans un groupe de Sénégalais en «voyage d’affaire».

 

Il y a là, plus ou moins bien rangées par marque, une grosse quantité de montres, peut-être 10’000 pièces.

Il faut faire vite. D’un geste anodin, le lieutenant donne le feu vert. Sans précipitation, les hommes se répartissent dans les deux entrées. Avec le premier groupe, nous escaladons les escaliers jusqu’au toit et débouchons sur la terrasse. Mauvaise pioche, le lieutenant peste. Vite, il faut redescendre et prendre l’escalier en face. Les autres sont là avant nous. Ils ont déjà défoncé la porte prenant par surprise le surveillant de l’entrepôt, qui se retrouve menotté sans avoir eu le temps de réaliser. Le renseignement de Samir était de première main. Un rapide tour d’horizon nous rassure. Il y a là, plus ou moins bien rangées par marque, une grosse quantité de montres, peut-être 10’000 pièces. De quoi approvisionner une vingtaine de points de vente. Dans la pièce attenante, empilés dans tout l’espace disponible, des centaines de coffrets, étuis, cartes de garanties, certificats de chronomètre. L’homme menotté se mure dans le silence. Il est prostré et ne répond à aucune des questions que les policiers lui posent. Le lieutenant félicite sobrement ses hommes. Une autre équipe va maintenant prendre le relais. Il s’agit de faire l’inventaire complet des marchandises saisies. Ils y passeront une partie de la nuit.

Entre-temps, Hamed s’est un peu détendu. L’opération «Habibi» s’est déroulée sans anicroche et le résultat est à la hauteur de ses attentes. Notre militaire a maintenant l’estomac dans les talons. Nous l’accompagnons avec plaisir au restaurant, juste pour le voir houspiller une fois encore un pauvre serveur qui n’y peut mais.

Article paru dans la Revue FH

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