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Quand l’État a sauvé l’horlogerie suisse – Partie 1
Economie

Quand l’État a sauvé l’horlogerie suisse – Partie 1

lundi, 6 avril 2020
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Christophe Roulet
Rédacteur en chef, HH Journal

“Vouloir est la clé du savoir.”

« Une trentaine d’années passées dans les travées du journalisme, voilà un puissant stimulant pour en découvrir toujours davantage. »

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7 min de lecture

Dès la fin du premier conflit mondial, l’horlogerie suisse a connu une période de crise majeure, marquée par une profonde réorganisation sous l’égide de l’État. Ce sauvetage national a notamment pris forme lors d’ententes cartellaires, maintenues jusque dans les années 1960. Première partie, la crise des années 1920 et 1930.

À chaque soubresaut que connaît l’horlogerie suisse, et ils furent nombreux au cours de ses cinq siècles d’histoire, on entend immanquablement résonner l’antienne voulant qu’elle en a vu d’autres et qu’elle finit toujours par se relever. Par soubresaut, il faut bien évidemment également comprendre les crises profondes qui ont agité le secteur, comme celle que l’on connaît aujourd’hui avec une industrie à l’arrêt, et qui, parfois, ont demandé des remèdes de cheval. En ce sens, il n’est pas inintéressant de se replonger dans les archives et autres livres d’histoire pour comprendre comment les « maîtres du temps » helvétiques ont trouvé la parade aux aléas qui ne les ont guère ménagés. Dans ce contexte, on ne retiendra pas la crise du quartz des décennies 1970 et 1980, essentiellement structurelle, qui est encore dans les mémoires de ceux nés sans smartphone à la main. On se penchera en revanche sur les précédents bouleversements de la branche, conjoncturels ceux-là, intervenus il y a une centaine d’années et qui ont largement déterminé l’évolution horlogère helvétique du XXe siècle.

« C’était la crise. Elle fut terrible ! »

Au lendemain du premier conflit mondial, l’horlogerie suisse allait en effet tomber de Charybde en Scylla pour subir d’abord les contrecoups de la guerre, suivis par les affres de la « Grande dépression » déclenchée par le krach d’octobre 1929 aux États-Unis. Comme le rappelle le professeur à l’université de Neuchâtel François Scheurer dans un article de l’époque : « Les premiers mois de 1920, le renchérissement atteignit et dépassa son apogée. La baisse vint, d’abord timide, puis toujours plus forte. En même temps, des signaux de ralentir la production furent donnés et bientôt les annulations d’ordres se mirent à pleuvoir. C’était la crise. Elle fut terrible. Jamais auparavant on n’en avait vu une aussi violente. » À cette époque, le système de production horloger était caractérisé par un fractionnement extrême d’activités locales, toutes interdépendantes au sein d’un processus industriel communément appelé « établissage ». Les opérations de fabrication des composants étaient alors séparées de celles mises en œuvre pour l’élaboration du produit fini. En parallèle, la pratique du chablonnage commence à prendre une ampleur sans précédent. Pour contourner la chute des prix et les droits de douane prohibitifs sur certains marchés comme les États-Unis et le Japon, les industriels suisses sont de plus en plus nombreux à exporter les composants de mouvements horlogers destinés à être assemblés sur place et vendus comme de vraies fausses montres suisses. À la clé, des pertes d’emploi et un transfert de savoir-faire à l’international.

La Confédération suisse va doter la branche d’un nouveau « Statut horloger », soit un fondement juridique au cartel instauré dans une branche contrainte de se réorganiser.

La réponse à cette situation de crise sera rapide et musclée, connue aujourd’hui comme la « Restauration horlogère ». Pour colmater les brèches, les pouvoirs publics vont porter secours au secteur horloger suisse via des interventions financières massives. Et pour cimenter le tout, la Confédération va doter la branche d’un nouveau « Statut horloger », qui donne un fondement juridique au cartel instauré dans une branche contrainte de se réorganiser. Ce qu’elle va faire sous l’égide du patronat. En une dizaine d’années, cinq nouvelles organisations patronales voient donc le jour, réunissant, pour schématiser, fabricants, sous-traitants, banches annexes et producteurs de mouvement Roskopf. Le tout contrôlé par la Fiduciaire horlogère suisse (Fidhor), chargée des liens entre banques et industrie en tant que « gardienne vigilante du crédit » pour que les engagements pris au niveau commercial et financier soient respectés.

Maintien du tissu local

Comme l’explique dans un article Johann Boillat, auteur du livre Les Véritables Maîtres du Temps – Le cartel horloger suisse (1919-1941), « La politique cartellaire engageait les horlogers dans deux directions complémentaires. La première amenait les acteurs sur le terrain du nationalisme. La majorité des producteurs s’accordait à combattre la fabrication étrangère et s’engageait à lutter contre un processus de désindustrialisation rampante en interdisant les transferts de machines et en limitant drastiquement l’exportation de l’ébauche et du chablon. […] La seconde conduisit le patronat à élaborer des tarifs minimums et à procéder à une concentration des unités de fabrication pour mieux lutter contre la dissidence. Cette remise en cause de l’économie de marché se fondait sur l’établissement de conventions entre les principaux industriels. » On notera au passage que ces permis d’exportation et de fabrication, accompagnés de tarifs obligatoires, ont largement permis à la Suisse de renforcer sa position prépondérante sur le marché mondial, notamment via la constitution d’entités quasi monopolistiques. Parmi celles-ci, Ebauches SA (ancêtre d’ETA, appartenant au Swatch Group) devenue en quelques années fournisseur exclusif des fabricants placé sous le contrôle de la Fédération suisse, ou encore l’Asuag (Société générale de l’industrie horlogère suisse fusionnée dans le Swatch Group en 1983), « l’arme la plus puissante du cartel », comme le dit Johann Boillat, qui permit d’imposer des codes aux marchés en termes de prix, de volumes et de norme technique.

Jusqu’au début des années 1960, les entreprises horlogères suisses fonctionnent dans le cadre d’une économie de type dirigiste.
Pierre-Yves Donzé

Comme le résume l’historien Pierre-Yves Donzé, « jusqu’au début des années 1960, les entreprises horlogères suisses ne fonctionnent plus dans un environnement libéral mais dans le cadre d’une économie de type dirigiste ». Ce soutien massif et inconditionnel de la part de l’État, compris comme un sauvetage national, avait un but précis : « Éviter une trop forte prolétarisation de la population et un déplacement de celle-ci dans des grands centres urbains, générant par là même un risque de développement du syndicalisme et du communisme. » En d’autres termes, il s’agissait de maintenir le tissu industriel local formé de petites structures, fût-ce au prix de nouvelles contraintes pour l’ensemble des acteurs. Tout agrandissement, déplacement géographique ou changement de raison sociale était ainsi sujet à permis, délivrés par le Département fédéral de l’économie publique à des entreprises qui devaient respecter leurs quotas d’ouvriers. Au final, cette reprise en main du secteur a-t-elle porté ses fruits ? Au contact de la crise, conclut Johann Boillat, « le patronat a créé des associations puissantes mues par un double réflexe identitaire : le renforcement des positions par la limitation de la concurrence et la valorisation d’un savoir-faire industriel par la protection du territoire ». En chiffres, cela veut dire qu’entre 1939 et 1956 les dividendes versés annuellement par les entreprises horlogères à leurs actionnaires se sont élevés en moyenne à 14 % contre 7,8 % pour l’industrie suisse dans son ensemble…

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