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Souvenirs de voyage
Economie

Souvenirs de voyage

Friday, 19 December 2008
Par Quentin Simonet
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Quentin Simonet

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7 min de lecture

Tout a été dit, inventé, théorisé sur le décompte du temps. Depuis des siècles, les plus ingénieux horlogers de la planète ont mis leur talent pour en explorer les formes les plus hétéroclites de sa lecture, à grand renfort de subtilités techniques, d’audace scientifique et d’innovations conceptuelles. Une pléthore de philosophes, écrivains, épistémologues se sont par ailleurs penchés sur la question, se cassant souvent les dents sur cette utopie. Car les utopies humaines portent tout autant sur la maîtrise de l’espace que sur celle du temps.

Pour plagier Paul Morand, que de temps perdu à comprendre le temps, serait-on tenté de dire. Le temps se vit, il s’agite en nous, même s’il est rarement convié. Il faut s’en imprégner, le chérir, le détester, parfois lui arrondir les angles pour mieux le supporter et s’en accommoder. Mais pour vraiment appréhender cette fuite de la vie, ne faut-il pas sortir de soi-même, se détacher de ses contingences quotidiennes, prendre du recul. Et quoi de plus adéquat pour donner du temps au temps, que de se retirer pendant quelques mois. Paresser à l’ombre d’un ormeau et voyager sans peur chronophage. Voir ailleurs comment la fuite inexorable du temps y est vécue. Un ailleurs si proche et si lointain à la fois. Là-bas, les rencontres sont aussi précieuses que les plus belles complications horlogères. C’est le tourbillon de la vie. Petit instantané sur trois personnes croisées durant un périple en Asie.

Elle ne s’embarrasse pas de fioritures, va à l’essentiel.
Hom au Laos

Pour Hom, guide touristique à Paksé dans le sud du Laos, il y a deux sortes de temps : le temps qui attend et le temps qui espère. Elle ne connaît bien sûr pas Jacques Brel, mais elle ne le renierait pas. Tous les jours, c’est la même ritournelle. Paksé n’est pas un haut lieu du tourisme, le nombre d’excursions est limité. Soit le plateau de Boloven et ses impressionnantes chutes d’eau ou alors le Mékong et ses 4000 îles à proximité de la frontière cambodgienne. Elle connaît par cœur ces lieux. Son discours ne change pas d’un iota d’une visite à l’autre. Parfois, les indications historiques manquent de précision. Alors elle lance un vague «il y a longtemps» ou «un jadis». Elle ne s’embarrasse pas de fioritures, va à l’essentiel.

Le soir, une fois les touristes logés dans leur bungalow, Hom réfléchit à une autre vie. Il y a dix ans à peine, peu de touristes passaient au Laos. A ce moment-là, elle les attendait. Maintenant c’est différent. Elle espère parfois qu’ils s’en aillent. Elle a l’impression, de plus en plus souvent, de perdre son temps avec eux. Dix ans, c’est long. Surtout en regardant couler le Mékong. Malgré ses doutes, elle se réjouit déjà de la prochaine saison des pluies, lorsque l’impétueux fleuve sera gorgé d’eau. Elle patientera d’ici là.

Ruben en Malaisie

Ruben est commandant de bord sur un Boeing 747 de la compagnie aérienne Singapore Airlines. La tête dans les nuages, à 10000 mètres d’altitude, il a tout le loisir de méditer sur le temps. Chaque passage de fuseau horaire le confronte à cette réalité. Il s’en réjouit, gagnant ou perdant des heures en fonction de son itinéraire. Pour lui, ces notions de minutes ou d’heures n’ont d’ailleurs pas grande valeur. Bien sûr, il a un horaire à respecter. Au final, trop d’éléments extérieurs entrent toutefois dans l’équation. Météo, vent, poids de l’avion, slots dans les aéroports, etc. De plus, l’homme a perdu de son influence dans le cockpit. L’informatique s’y est substituée.

D’après la définition de Ruben, le temps est élastique, frivole. Après chaque vol, il quitte l’aéroport international de Changi, pour rentrer chez lui. C’est qu’il habite à Johor Baru, en Malaisie. A vol d’oiseau, et Ruben sait de quoi il parle, la distance est à peine d’une trentaine de kilomètres. Mais, voilà, en raison des bouchons chroniques et interminables à la frontière, ce trajet, aux moments de pointe, peut lui prendre pas moins de quatre heures. «Durant ce laps de temps, je peux presque aller et revenir à Bangkok ». Et ce n’est pas sa Breitling Aerospace qui peut y changer quoi ce soit. Il fulmine. Fonceur, sa définition serait « qui a le temps et attend le temps perd son temps ».

Pedro continue de se moquer éperdument des montres. Pour lui, seuls comptent les marées, l’aube et le crépuscule, les tempêtes et le ressac.
Pedro en Indonésie

Pedro est pêcheur. Une sorte de version moderne du Vieil homme et la mer. Dans sa famille, ce métier se transmet de père en fils. Sa petite barque, fragile comme une coquille de noix et plus vieille encore que son propriétaire, mouille dans l’affreux port de Manado, à l’extrême nord des Célèbes, en Indonésie. Au large, c’est pourtant l’île paradisiaque de Bunaken que l’on aperçoit. La pêche miraculeuse, Pedro n’y croit plus. Il a passé l’âge. Le temps lui a volé ce rêve. Pourtant, ses yeux brillent, étincellent du bonheur de vivre, de voir chaque jour cette mer, si belle, insaisissable, facétieuse, bigarrée et fuyante. Un peu à l’image du temps. Pedro va bientôt passer le témoin à son fils ou plutôt, il va lui donner ses filets. C’est comme ça depuis des générations, on ne peut rien y changer. A l’image d’Hom avec Jacques Brel, Pedro ne connaît pas davantage Louis Aragon. Il a toutefois un conseil à donner à son fils : «Le temps d’apprendre à vivre, pour lui, il est déjà trop tard.» Promis, durant sa retraite, il va se donner un peu plus de temps, à peine un peu plus. Notamment pour regarder la mer, cette fois-ci depuis la terre. Une chose est sûre : Pedro continue de se moquer éperdument des montres. Pour lui, seuls comptent les marées, l’aube et le crépuscule, les tempêtes et le ressac. Ce sont eux qui dictent ses journées. Hier, aujourd’hui, comme demain.

Temps long, temps court, temps vain, mais temps universellement humain. Une marque horlogère toute de plastique vêtue, dans une très belle publicité, disait que le temps est ce que l’on en fait. Ces extraits de vie le confirment à loisir. Voyager, c’est glaner. Le panier est plein. Quelle leçon en tirer, quel principe en retenir? Ah oui…on allait presque oublier. Après ce long périple, cette citation de Jules Renard interpelle : «Le temps perdu ne se rattrape jamais. Alors, continuons à ne rien faire». Tout en glanant et en regardant le temps s’écouler sur notre cadran. D’une montre suisse, bien évidemment.

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