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Thierry Stern : « Il faut s’adapter, innover, ou...
Points de vue

Thierry Stern : « Il faut s’adapter, innover, ou mourir ! »

jeudi, 20 juillet 2017
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Carol Besler
Journaliste

“Les montres sont un art fonctionnel.”

Carol Besler assure une couverture mondiale de l’horlogerie et la joaillerie.

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14 min de lecture

Patek Philippe a célébré l’ouverture de son exposition « Art of Watches » à New York en présentant toute une série de pièces en éditions limitées. Entretien avec son président Thierry Stern.

L’exposition Patek Philippe à New York se tient jusqu’au 23 juillet 2017 à l’Hôtel Cipriani, sur la 42ème Rue. Elle y dévoile l’univers d’une Maison horlogère qui compte parmi l’élite de la profession en recréant l’ambiance de sa manufacture, de son musée et de ses salons genevois. Une expérience immersive pour le visiteur.

Pourquoi avoir organisé The Art of Watches à New York et quel en est le message ?

Nous voulions montrer que Patek Philippe réalise tout à l’interne et ce faisant, construire la confiance envers la marque. De nos jours, nombre de compagnies font la promotion de montres sans être de vraies manufactures. Elles ne font qu’assembler des composants achetés ailleurs. Nous voulions aussi montrer que nous existons depuis 1839, que nous sommes présents aux Etats-Unis depuis 1850. Nous possédons un savoir-faire unique. De nos jours, on assiste à une tendance qui consister à diversifier sa production, à se lancer à l’assaut de nouveaux marchés. A contrario, Patek Philippe est, et reste, un horloger qui peut restaurer ses montres historiques depuis ses origines mais qui est également à la pointe de l’innovation et des nouvelles technologies. Le public qui vient voir cette exposition pourra admirer les 17 calibres mis en exergue et se rendre compte que nous pouvons en proposer une quarantaine de variations. Et puis, il y a les métiers d’art. Nous sommes en effet capables de produire des pièces ornées de marqueterie, d’émail, de gravures, généralement en séries limitées afin de contenter les collectionneurs. En bref, ce que nous faisons ici, nous le faisons à Genève et avec une profondeur historique propre à la marque. C’est magnifique de pouvoir exposer des garde-temps que nous avons réalisés pour des personnages célèbres. Je peux ainsi vous confirmer que celle-ci a bien été la propriété de Joe DiMaggio et cette autre de John F. Kennedy… C’est fantastique d’avoir un tel patrimoine. Alors, quand je contemple ces montres, je me dis, « Thierry, mieux vaut ne pas mettre la pagaille dans cette marque parce que ces gens te font confiance ».

Mon objectif est une répartition entre hommes et femmes à raison de 60% et 40% respectivement, contre 70/30 actuellement.
Thierry stern
Des montres historiques exposées à New York, quelle est votre préférée ?

C’est difficile à dire. Pour ce qui est du design, celle avec cette forme bizarre qui a appartenu à Asa Griggs Candler (magnat de Coca Cola basé à Atlanta, propriétaire de la Ref P1568 de forme tonneau allongé avec lunette gravée). Si l’on parle technique, je dirais que les Henry Graves et James Packard, montres à grandes complications, sont tout à fait incroyables. Ces deux personnes étaient exigeantes et visionnaires. Le fait de passer commande pour quelque chose qui n’existait pas, de se livrer à une compétition à un tel niveau, n’a plus rien à voir avec l’argent. C’est une question de créativité. De nos jours, il serait impensable de vouloir développer des calibres spéciaux pour de tels collectionneurs. Ce serait proprement impossible car je devrais alors dédier toute une équipe d’ingénieurs et de personnes issues du département de production pour un seul mouvement. Mais pour être franc, chaque montre que nous faisons est unique et nos volumes de productions restent très limités.

La Calibre 89 est aussi une montre exceptionnelle et pourtant, lors des dernières ventes aux enchères où elle a été proposée, elle n’a pas trouvé preneur. Une explication ?

La raison tient au fait qu’elle a été proposée à un prix trop élevé. Il s’agit d’une pièce magnifique, aucun doute là-dessus, et très rare, mais ne la surévaluons pas. Les gens pensent pourvoir la placer à cinq fois son prix. Je serais très heureux si c’était le cas pour toutes les Patek Philippe mais restons réalistes. A trois fois le prix, ce serait déjà un résultat.

Parmi les nouveautés présentées à Art of Watches, nombreuses sont celles destinées aux femmes. Est-ce que Patek Philippe est en train d’introduire plus de montres femmes et quel rôle y joue votre épouse Sandrine, responsable du département design de la Maison ?

Mon objectif est une répartition entre hommes et femmes à raison de 60% et 40% respectivement, contre 70/30 actuellement. Nous devons donc augmenter légèrement la part féminine dans nos ventes. Mais il n’est pas toujours évident de trouver la bonne recette en sachant que l’aspect technique prime chez les hommes alors que le design est plus important pour une femme. Je pense que Sandrine, en tant que femme, est un bon juge. Personnellement, je peux très bien dessiner une montre femme mais elle restera une montre femme conçue par un homme. Sandrine, en revanche, peut créer des montres qu’elle pourrait elle-même porter. Et comme elle a bon goût…

Le secret, c’est le mouvement. Vous devez d’abord être capable de produire de très bons mouvements extra-plats. Un savoir-faire que Patek Philippe maîtrise parfaitement, notamment avec le calibre 240, un mouvement parfait, mince et fin sans être fragile. De plus, et c’est important, il s’agit d’un mouvement automatique. Il y a peu, les mouvements à quartz étaient la norme pour les montres féminines. Mais depuis quelque temps, cela tend à changer. Les calibres électroniques sont en recul. Ils ne représentent plus que 12% de notre production, essentiellement en raison de la Twenty-4. Aujourd’hui, de plus en plus de femmes veulent porter des montres automatiques.

Patek Phillipe Calatrava Haute Joaillerie Ref. 4899/900
Patek Phillipe Calatrava Haute Joaillerie Ref. 4899/900
Quelle est la cliente type de Patek Philippe ?

Je dirais qu’elles se répartissent en trois catégories. Les premières sont celles dont les maris portent une Patek Philippe depuis des années et qui se disent que leur tour est venu de porter une jolie montre automatique. A une condition : que leur Patek Philippe ait un design féminin. Ensuite vous avez les femmes « techniques ». Elles sont tout à fait à même d’appréhender l’univers mécanique des montres. Ce sont des femmes qui ont réussi et qui n’ont besoin de personne pour s’offrir un garde-temps. Elles possèdent peut-être déjà une montre à quartz mais elles veulent maintenant quelque chose de différent. Ce sont ces femmes-là qui vont se laisser tenter par des pièces à complications. Cependant, si elles veulent un chrono, ce sera avec une touche féminine. Le troisième groupe est celui des clientes de la prochaine génération. Elles veulent aussi un mouvement automatique mais quelque chose de plus simple, de fonctionnel pour la vie de tous les jours, sans diamants. Des pièces que l’on trouve par exemple dans la collection Nautilus. Mais il faut toujours faire attention à ne pas privilégier un groupe plutôt qu’un autre. Pour l’instant, je dirais que la plupart de nos clientes se rangent dans la deuxième catégorie.

Avec le recul observé dans les exportations horlogères, comment voyez-vous l’avenir des montres de Haute Horlogerie ? Est-ce que nous allons revenir aux niveaux de 2014 ?

Personnellement, je ne suis pas sûr que les changements actuels soient plus importants que ceux déjà vécus. Il faut toujours s’adapter, innover, ou mourir ! On ne peut tout simplement pas se reposer sur ses lauriers. Ceux qui sont les plus préoccupés par la situation actuelle sont peut-être ceux qui ne sont pas assez créatifs et qui ont des difficultés à proposer de réelles nouveautés. Il revient à ces marques de bouger. Vous voyez, certaines Maisons s’ingénient à proposer deux ou trois produits avec un marketing lourd. Chez Patek Philippe à Baselworld, nous présentons 20 à 30 nouveaux modèles, ce qui est nettement plus difficile en termes industriels, sans parler des coûts de production. Mais il faut investir dans son cœur de métier au lieu de dilapider ses fonds. En ce sens, on peut certes louer le rôle des actionnaires dans certaines compagnies mais ils pompent toutes les liquidités. Ils devraient plutôt se demander comment développer les affaires et investir dans la recherche, les matériaux, les collaborateurs.

La star c’est la montre. Même moi, je ne suis ici que pour quelques années. Et quand je serai loin, la Maison Patek Philippe, elle, restera.
Thierry Stern
Patek Philippe ne voit pas les ambassadeurs comme un investissement !

C’est exact. La star, c’est le produit. Et il en sera toujours ainsi. Les personnalités sont importantes mais je ne vois pas pourquoi je devrais associer la marque avec quelqu’un de célèbre qui, dans deux ans, sera totalement oublié ou en prison. Cela ne colle pas à la montre. Si certaines personnes connues veulent acheter une Patek Philippe, j’en serai très heureux mais je n’ai pas besoin d’eux pour représenter la marque. Comme je l’ai dit, la star c’est la montre. Même moi, je ne suis ici que pour quelques années. Et quand je serai loin, la Maison Patek Philippe, elle, restera.

Comme dans votre campagne « Jamais vous ne posséderez complètement une Patek Philippe… » ?

En effet. Vous en prenez seulement soin pour la prochaine génération. C’est comme cela que je vois les choses. Mon travail consiste à absorber des informations et à transmettre les bonnes à la génération future. A utiliser et préserver le savoir, la mémoire de Patek Philippe.

Qu’avez-vous appris de votre père ?

A comprendre le marché. A voyager et écouter les gens sur les marchés. Cela ne veut pas dire que vous devez faire ce qu’ils vous disent. Mais vous devez les écouter, stocker l’information dans votre cerveau pour en faire quelque chose d’universellement applicable, pour créer une montre que vous-même vous allez aimer, tout comme peut-être cette personne à Singapour ou encore cette autre en Allemagne. Rien de facile là dedans mais c’est ce que mon père m’a dit : si tu voyages, si tu écoutes les gens, tu seras capable d’en tirer de la substance. Bien sûr, cela prend du temps. Quand j’étais jeune, c’était difficile d’écouter toutes ces personnes, tous ces avis différents. Avec l’âge adulte, vous apprenez à filtrer l’information.

Patek Philippe Calatrava Pilot Ref. 5522 New York Edition
Patek Philippe Calatrava Pilot Ref. 5522 New York Edition
Avez-vous fait des erreurs ?

Qui n’en fait pas ? Mais toutes ces erreurs, heureusement pour moi, passaient par le crible de mon père. J’ai été chanceux de pouvoir travailler avec lui, ce qui n’est pas toujours possible dans les entreprises familiales. Il était assez sage pour me laisser faire mes propres erreurs et pour arrêter la manœuvre quand cela devenait trop dangereux, tout en m’expliquant pourquoi. C’est toujours le cas aujourd’hui mais parfois c’est à mon tour de dire à mon père : « désolé, j’ai bien compris ce que tu cherches à me dire mais je pense que tu as tort ». Je peux bien évidemment me tromper mais pour ce qui est des marchés, je suis plus au fait alors que c’est plutôt son cas lorsqu’on parle de montres.

Nous produisons actuellement 58'000 pièces sur l’année. C’est rien ! Mais nous n’avons pas l’intention d’accroître les volumes de plus de 1% à 2% par année.
Thierry Stern

Pour la montre Pilot par exemple, suspicieux, il m’a évidemment demandé ce que j’étais en train de faire. Je lui ai dit que moi, j’y croyais, que la montre était plutôt cool et que si lui n’allait certainement pas la porter, les jeunes générations le feraient et qu’elle allait intéresser les collectionneurs. Et ça a marché. A Baselworld, 50% des représentants de la presse ont plébiscité la montre. Quant aux autres 50%, ceux qui, comme mon père, m’ont bien sûr demandé ce que j’étais en train de faire et qui ne voyaient pas de Patek Philippe dans ce modèle, ils se sont dépêchés de me demander d’en réserver une pour eux. Au final, que constate-t-on aujourd’hui ? Que la montre a été très bien acceptée, que la demande reste élevée et que je ne serai pas capable de fournir un exemplaire à tous ceux qui en veulent.

D’un autre côté, on ne peut pas contenter tout le monde. Certaines personnes n’ont aucune affinité avec la marque, ce que je respecte. De toute façon, avec notre petite production, si nous devions contenter tout le monde, nous serions en grande difficulté. Nous produisons actuellement 58’000 pièces sur l’année. C’est rien ! Mais nous n’avons pas l’intention d’accroître les volumes de plus de 1% à 2% par année. Patek Philippe ne sera jamais une Maison qui produit 100’000 montres, c’est certain. Et ce n’est certainement pas un des mes objectifs. Quant à moi, je suis nettement plus attentif à la qualité. C’est ce que je connais et ce pourquoi j’ai été formé.

Nous portons des montres mécaniques parce que nous comprenons bien comment elles fonctionnent. Avec une Apple Watch, vous ne comprenez plus rien. Et vous ne vous en souciez guère.
Thierry Stern
Est-ce que Patek Philippe produira un jour une montre connectée ?

Je ne pense pas être en mesure de concurrencer Apple et je ne le souhaite pas pour Patek Philippe. Cela dit, les montres connectées ne sont pas une menace pour nos affaires. Raison pour laquelle nous n’avons aucun raison de les concurrencer. Avec des volumes de production de 58’000 pièces annuelles, les montres connectées ne sont pas des agents perturbateurs pour nous. Nous avons bien eu plusieurs rencontres avec des spécialistes des smartwatches mais que portent-il au poignet ? Des Patek Philippe. Ils nous disent que cela les ramène sur terre et c’est exactement ce que je pense. Nous portons des montres mécaniques parce que nous comprenons bien comment elles fonctionnent. Avec une Apple Watch, vous ne comprenez plus rien. Et vous ne vous en souciez guère. A la tête, d’une compagnie produisant ce type de produit, je ne serais pas un bon président, c’est certain !

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