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Trop vite, trop lent !
Points de vue

Trop vite, trop lent !

vendredi, 10 décembre 2010
Par Cyrille Vigneron
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Cyrille Vigneron

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5 min de lecture

Entre « Charybde-Trop vite » et « Scylla-Trop lent », il reste des oasis de « juste comme il faut ». A condition de savoir « prendre » le temps, et ne pas se contenter de le subir.

L’autre jour, j’emmène mon fils au Grand Palais assister aux Championnats du Monde d’escrime. Nous sommes en retard, il faut courir! « Papaaaaaaaaaaaa, tu vas trop vite!  – Dépêche-toi ! » Heureusement, le match de l’équipe de France n’est pas terminé. C’est la demi-finale, contre la Russie. Le match avance vite, les épéistes français creusent l’écart, l’intensité monte. « Papa, papa, ça va trop vite, j’comprends rien. » L’Equipe de France a gagné. Trop Vite.

Je pars prendre l’avion pour Madrid. Il fait beau, pas de pluie, pas de neige, pas d’accident sur l’autoroute, pas de grève à Paris. A Paris non, mais à Madrid oui. Grève du zèle des contrôleurs aériens qui revendiquent de travailler moins vite. L’avion n’en finit pas d’attendre son créneau de décollage. Trop lent.

Cette année, l’hiver est arrivé trop vite. Bien trop vite. Plus il arrive vite, plus il passe lentement. Autrefois, dans les vallées du Jura, on profitait des longs hivers pour fabriquer des montres. Maintenant, on les fabrique en toute saison. De plus en plus vite.

J’ai appelé le serveur vocal d’EDF pour un problème de compteur. « Une opératrice va prendre votre appel. Votre temps d’attente est estimé à 3 minutes. Merci de patienter, une opératrice va prendre votre appel, votre temps d’attente est estimé à 12 minutes. Merci de… » Cette messagerie m’énerve! Cette attente  qui augmente toute seule est exaspérante ! Trop lent.

En 2008, la planète financière est tombée en syncope. Il fallait agir vite. Les gouvernements, les banques centrales, le FMI, tous ont joué au SAMU pour éviter l’arrêt cardiaque planétaire. Comme James Bond qui ne dispose que de 72 heures pour sauver le monde. Vite, vite!

Effet secondaire de cette syncope, les ventes d’horlogerie se sont effondrées, les stocks ont enflé. « Attendez, attendez, livrez moins vite. »  Certaines Maisons  ont réagi  trop lentement et n’ont pas réussi à fabriquer moins vite. Trop lentes,  leur cash flow s’est détérioré très vite.

Un an plus tard, la crise s’évapore, comme un épais brouillard qui se déchire au-dessus d’un vallon suisse par une journée de printemps. La demande repart en trombe. « Plus vite, fabriquez plus vite. Pourquoi êtes-vous si lents ? Les clients s’impatientent. » Encore plus vite?

 

En Europe, nous sommes finalement les plus lents à bouger.

A l’échelle planétaire, le réchauffement climatique nous rattrape. Les 10 dernières années ont été les plus chaudes depuis 400 ans. Pour ralentir le phénomène, il faudrait changer de mode de vie plus rapidement. Mais pour bien le comprendre, l’expliquer, l’intégrer, il y consacrer plus de temps. Aller moins vite.

La démographie nous court après, elle aussi. La population de l’Europe vieillit. Cette nouvelle donne menace l’équilibre entre les générations, le système d’assurances sociales dans son ensemble. Il faut le réformer plus vite, plus en profondeur. Plus vite, bien plus vite. Mais pour aller plus vite, il faut passer plus de temps pour élaborer, expliquer. Mais on n’a pas le temps. Alors on passe en force. Alors on fait grève. Pour les jeunes, pour les vieux, pour la Justice. Pour râler. Pour faire payer les riches. En Europe, nous sommes  finalement les plus lents à  bouger.

Le monde entier se moque de nous 

Les Japonais ont inventé le concept de nemawashi, métaphore de la technique utilisée pour rempoter un bonsaï sans le stresser. Car un bonsaï stressé est déjà à moitié mort. Le nemawashi consiste à tourner autour des racines, avec une petite cuiller, jour après jour, pour le détourer, lentement, lentement, pour qu’il s’habitue à l’idée, doucement, doucement. Quand il est prêt, hop, on le prend et on le change de pot. D’un coup. Et il peut continuer à vivre des dizaines d’années. Combien de temps cela prend-il? Le temps qu’il faut. Le nemawashi devrait être une discipline obligatoire à l’ENA.

Entre « Charybde-Trop vite » et « Scylla-Trop lent », il reste des oasis de « juste comme il faut ». A condition de savoir « prendre » le temps, et ne pas se contenter de le subir. Un matin de grand froid, rester sous la couette « juste le temps qu’il faut », pour une matinée grassouillette ou crapuleuse, pour la chaleur de la plume ou « …les baisers de celle. Que ceci que cela. La belle que voilà. Mon ourson, l’Ursula… »*. Un dîner à deux qui dure juste le temps qu’il faut. Où le plat est servi juste à point. Où le vin est parfait. Un récital où la soprano est juste sublime, et chante juste assez longtemps. Ni trop court ni trop long. Allegro, ma non troppo.

Le secret : vouloir prendre le temps,  et mettre un embargo sur les blackberry, les smartphones, les phones pas smart, les réveils, et tous ces garde-temps qui nous asservissent autant qu’ils nous servent.

One more thing: il faut toujours neuf mois pour faire un enfant. Neuf mois, c’est juste bien, ni plus, ni moins. Et pour longtemps. Pour le reste, à nous de jouer !

*« Je voudrais pas crever », chanson de Boris Vian

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