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Un parcours à perdre… Allen
Points de vue

Un parcours à perdre… Allen

mardi, 10 mai 2016
Par Frank Rousseau
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Frank Rousseau

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9 min de lecture

Depuis presque 60 ans, ce génie du « 24 images/seconde » nous a offert le meilleur du cinéma, des œuvres bien à lui. Élève laborieux à l’école, écrivain prodige à 15 ans, cancre patenté à l’université, l’homme a su pourtant aller jusqu’au bout de ses rêves.

Pourquoi l’ado introverti que vous étiez, l’étudiant ultrasensible que vous sembliez être s’est-il lancé dans le cinéma ?

Parce que quand j’étais gamin, j’avais le sentiment de perdre mon temps à l’école. Je séchais les cours pour aller m’engouffrer dans les salles obscures. Je choisissais celles de Manhattan et non celles de ma banlieue, parce qu’à New York les salles étaient plus spacieuses, les sièges plus moelleux, les ouvreuses portaient des gants blancs et surtout les pop-corn n’avaient pas un goût de beurre rance. Pour moi, le cinéma, c’était l’antichambre du paradis. Plus tard, il allait devenir un moyen détourné de m’exprimer, de vivre des expériences par procuration. En écrivant des scénarios ou en jouant la comédie, j’ai pu vivre des situations que je n’aurais jamais eu le courage de provoquer en tant qu’individu.

On a l’impression que vous n’avez jamais voulu être « synchronisé » avec la réalité des différentes époques que vous avez traversées ?

C’est vrai ! J’ai toujours détesté la réalité. Voyez-vous, j’habite à Manhattan. Dans un grand appartement. Quand j’étais gamin, moi, le môme de Brooklyn, je croyais que les gens qui résidaient dans les beaux quartiers vivaient en permanence dans un univers de paillettes. Encore aujourd’hui, je m’attends toujours à ce que les chauffeurs de limousine se mettent à danser en bas de chez moi ou que des Buster Keaton en smoking s’amusent à s’accrocher aux aiguilles d’une horloge de building, avec le vide en contrebas ! Si je tourne film sur film, c’est pour échapper à la cruauté de la vie, à sa froideur. Dès que je m’arrête, je la retrouve et c’est horrible. Alors je me jette dans un nouveau projet qui va me permettre, enfin je l’espère, de côtoyer des personnages imaginaires qui sont à mon gré et obéissent à mes désirs…

Je n’aime pas avoir cette notion du temps qui passe. J’aime me laisser consumer par l’écriture.
Combien de temps en moyenne vous faut-il pour écrire un bon script ?

Il n’y a pas de règle absolue. Parfois cela vient tout de suite, parfois c’est moins évident. Ce qui est sûr, c’est qu’écrire est une envie constante et frénétique. Je couche mes idées sur des morceaux de papier ou, plus insolite, sur des boîtes d’allumettes que je garde dans des boîtes de chaussures. Inutile de préciser que j’ai beaucoup de boîtes de chaussures ! Je ne regarde jamais ma montre ou une pendule quand j’écris. Je n’aime pas avoir cette notion du temps qui passe. J’aime me laisser consumer par l’écriture. C’est quelque chose de très puissant.

Woody Allen
Woody Allen
Depuis le temps que vous écrivez, vous est-il déjà arrivé de rendre une page blanche ?

Le plus difficile, ce n’est pas tant de trouver le sujet, c’est de savoir comment on va le construire, le présenter, l’articuler. Pour transcrire des idées abstraites, il faut surtout savoir quelle va être la chute de votre histoire. Sinon, vous risquez de vous tuer à la tâche et d’y passer des heures. J’ai besoin de savoir où je vais, davantage que par où je vais passer pour atteindre mon but. Il est aussi indispensable de créer une atmosphère, un décor. Une vie, quoi !

Mais quand vous êtes face à une impasse créative, avez-vous une méthode, une recette pour en sortir ?

J’ai toujours eu beaucoup de chance parce que, fort heureusement, je n’ai jamais vraiment eu de blocage créatif. Je ne parle pas nécessairement en termes de qualité. Comme tout le monde, il m’arrive d’écrire des choses nulles ou qui ne tiennent pas la route, mais je n’ai jamais eu de problème pour travailler. Généralement, quand je suis déprimé, le travail a un effet très positif et très sain sur ma personne. Du coup, ça m’aide à sortir de mes mauvaises passes. D’une manière générale, je n’ai jamais été confronté au syndrome de la page blanche. J’ai toujours eu beaucoup de chance depuis que je suis très jeune. La panne sèche, connais pas !

New York est une centrifugeuse épileptique et j’aime ça !
Est-il vrai que vous ne pouvez écrire qu’à New York ?

Je ne pourrais pas me passer des bruits de cette ville. Il m’est arrivé de dormir à la campagne. J’entendais le silence et de rares criquets ou quelques crapauds. C’était insupportable pour mes oreilles qui n’étaient pas habituées à ce genre de « mélodie ». À la campagne, les choses sont trop tranquilles. C’est joli trente minutes, à la rigueur une heure, mais après je deviens nerveux, je veux retourner à New York. J’aime entendre les voitures klaxonner dans les embouteillages, les sirènes de pompiers qui essaient de se frayer un chemin et les marteaux-piqueurs pour rythmer le tout ! (rires) Bref, il faut que ça bouge, qu’il y ait de l’animation. New York est une centrifugeuse épileptique et j’aime ça !

Les questions de société vous intéressent-elles en tant que cinéaste ?

En fait, les questions politiques et sociales ne m’ont jamais intéressé en tant qu’artiste. En tant que citoyen, bien sûr que je m’intéresse à mon Président, à mon gouvernement et à la façon dont ma ville, en l’occurrence New York, est gouvernée. Les inégalités sociales me préoccupent comme n’importe qui, en tout cas n’importe qui avec une conscience politique démocrate libérale telle que la mienne ! (rires) Maintenant, faire des films sur ces thématiques, cela ne m’a jamais attiré ! Je ne me suis jamais intéressé aux thèmes philosophiques, psychologiques ou aux relations humaines qui pourraient amener les gens à se ruer au cinéma pour de mauvaises raisons.

Quelles sont ces mauvaises raisons ?

Je ne veux pas que les gens aillent voir mes films en se disant qu’ils collent à l’actualité.
Sur le moment, ils pourraient avoir l’impression que ça va être intéressant, mais le temps passe et les circonstances changent. Je ne veux pas au final qu’ils pensent avoir été « attrapés » par un thème d’actualité que j’aurais bien pu exploiter. Bref, je ne trouve pas la démarche très honnête. Je pense surtout que tout est une question de timing. Aujourd’hui, par exemple, les couples homosexuels peuvent se marier sans problème, en tout cas légalement, chose quasi impossible il y a quelques années. Donc, si j’avais fait un film sur les tribulations de couples homosexuels désirant se marier, aujourd’hui il serait obsolète, dépassé. J’essaie de faire des films sur des sujets qui présentent un intérêt à plus long terme, des films qui ne sont pas « animés » par un phénomène de mode ou qui pourraient se passer dans l’instant. Je m’intéresse aux problématiques sociales dans ma vie privée.

Vu d’ici, à mon avis, l’épisode Donald Trump ne sera qu’un point de détail de l’histoire.
Si la politique ne vous intéresse pas en tant qu’artiste, quelqu’un comme le flamboyant Donald Trump aurait-il sa place dans le monde des personnages de Woody Allen ?

(Rires.) Figurez-vous que Donald Trump a joué dans mon film Celebrity, et il y était très bon. Je trouve que Donald Trump amène beaucoup de piquant aux choses. Je suis d’ailleurs sûr que tout le monde regarde les débats quand il y participe, car Donald est un véritable showman. Entre nous, je ne pense pas qu’il veuille vraiment du job de président des États-Unis, mais le fait est qu’il ajoute une certaine théâtralité au processus. Il est flamboyant, comme vous venez de le dire. Il anime et relance le débat. Il secoue le bocal ! Je pourrais en tirer quelques blagues, mais de là à écrire tout un scénario… De nos jours, la simple mention de son nom fait rire tout le monde. En revanche, dans dix, cinq ou même deux ans, ses « exploits » verbaux appartiendront au passé. Sauf s’il est élu ! (rires) Vu d’ici, à mon avis, l’épisode Donald Trump ne sera qu’un point de détail de l’histoire. Une anecdote qui sera drôle pour tout le monde sauf pour les républicains !

À quoi attribuez-vous cette longévité insolente qui est la vôtre : la prise de vitamines ?

J’ai eu beaucoup de chance d’être en bonne santé, de rester actif, sportif et plein d’énergie. Mes vitamines, c’est le travail. Cela me conserve et surtout me permet de faire fonctionner mes neurones. Je suis constamment en alerte intellectuelle. Le travail, ce n’est pas un calvaire, un chemin de croix, mais plutôt la possibilité de rester en éveil. Si ma santé tient le coup, je ne vois aucune raison d’arrêter de faire des films, même jusqu’à 92 ans, comme mon père. Croyez-moi, s’il avait pu continuer, il l’aurait fait. Personnellement, j’ai encore un million d’idées à écrire. De toute façon, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre. Ce n’est pas à mon âge que je vais me recycler !

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