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Horlogers indépendants : la consécration
Culture

Horlogers indépendants : la consécration

jeudi, 18 novembre 2021
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Christophe Roulet
Rédacteur en chef, HH Journal

“Vouloir est la clé du savoir.”

« Une trentaine d’années passées dans les travées du journalisme, voilà un puissant stimulant pour en découvrir toujours davantage. »

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9 min de lecture

Le récent « super week-end » horloger genevois, ponctué des ventes aux enchères d’automne, d’Only Watch et du Grand Prix d’Horlogerie de Genève, marque l’inexorable ascension des horlogers indépendants dans le panthéon de la profession.

Chez Grönefeld, Maison hollandaise fondée en 2008 par Bart et Tim Grönefeld, rien ne va plus. Ou plutôt tout va tellement bien que les deux frères horlogers, contraints et forcés, ont dû annoncer publiquement qu’ils ne prenaient plus aucune nouvelle commande jusqu’à nouvel avis. Victime de son succès, Grönefeld n’arrive tout simplement plus à suivre le rythme. Et comme il n’est pas question de céder à la facilité et qu’aucune concession ne sera faite quant à la qualité des quelque 70 garde-temps qui sortent annuellement de ses ateliers, pour les aficionados, il n’y a d’autre choix que d’attendre. En sachant que les seules commandes dernièrement acceptées sont celles portant sur le modèle 1941 Principia, avec un délai de livraison de plus de… trois ans.

Grönefeld 1941 Principia

« La confiance manifestée par nos clients et nos détaillants a été merveilleuse, bien qu’un peu écrasante, expliquent Bart et Tim Grönefeld. Conscients de la demande croissante pour nos produits, nous avons récemment déménagé dans de nouveaux locaux plus spacieux et recruté cinq nouveaux horlogers. » De toute évidence, cela n’a pas suffi. Résultat : les deux frères conseillent aux impatients d’aller faire un tour chez les autres horlogers indépendants et de « découvrir un monde où créativité et artisanat souvent coexistent ».

Grönefeld 1941 Remontoire

Bel exemple de solidarité qui, par les temps qui courent, n’est toutefois plus véritablement nécessaire. Le récent super week-end horloger genevois en a fait suffisamment la preuve. Durant ces quelques jours de folie horlogère, les « indépendants » ont en effet tenu la dragée haute aux Maisons établies. Quelques résultats pour s’en convaincre ? Lors des enchères Phillips, les quatre montres signées Philippe Dufour ont ainsi totalisé CHF 11,5 millions, tandis que les cinq montres à souscription F.P.Journe frôlaient la barre des CHF 10 millions lors de la même vente.

F.P.Journe FFC Blue vendue pour CHF 4,5 millions à Only Watch 2021

On retrouve d’ailleurs F.P.Journe parmi les vedettes de la vente aux enchères Only Watch avec sa FFC Blue, montre automate imaginée par le cinéaste Francis Ford Coppola et réalisée par le maître horloger selon le principe de la main artificielle créée par le père de la chirurgie moderne Ambroise Paré (1509-1590). Cette montre, qui indique les heures avec les doigts mobiles d’une main fixe gantée, avec disque rotatif des minutes, est partie pour CHF 4,5 millions, précédée par la pendule de table Patek Philippe (CHF 9,5 mios) et suivie par les modèles d’Audemars Piguet (CHF 3,1 mios), Richard Mille (CHF 2,1 mios) et De Bethune (CHF 1,3 mios) pour rester dans le club des millionnaires.

Konstantin Chaykin Martian Tourbillon vendu pour CHF 290 000 à Only Watch

Si l’on descend d’un cran, on retrouve au-dessus de la barre des CHF 200 000 des noms comme Akrivia, H. Moser & Cie, MB&F, Krayon, Konstantin Chaykin, Urwerk, Czapek ou Bell & Ross, soit autant d’indépendants qui côtoient des Maisons nettement plus établies comme Breguet, Bulgari, Hublot, Tudor ou Zenith. Faut-il s’étonner de tels résultats ? Force est de constater que les montres dont on parle, notamment celles qui ont battu des records chez Phillips, sont bel et bien des modèles exceptionnels, non seulement en termes de technique horlogère mais également pour ce qui est de leur rareté. Quant à Only Watch, c’est uniquement de pièces uniques que l’on parle, qui plus est censées représenter l’art et la manière de leurs géniteurs, a fortiori des indépendants.

De Bethune DB Kind of Two Tourbillon – Prix de la montre Tourbillon au Grand Prix d’Horlogerie de Genève

Il n’empêche, si ce week-end genevois a été celui de tous les superlatifs avec un millier de montres dispersées aux enchères pour CHF 119 millions, auxquels s’ajoutent les CHF 30 millions d’Only Watch, il y a tout lieu de croire que la « nouvelle vague » horlogère va durablement faire partie du jeu. La montée en puissance du site A Collected Man en dit suffisamment sur la question, surtout depuis la vente sur ce site de la Philippe Dufour Grande et Petite Sonnerie N°3 pour CHF 7,2 millions l’été dernier, mieux que la N°1 vendue chez Phillips. Comme l’explique son fondateur, Silas Walton, après avoir débuté avec des pièces « convenues » signées Rolex et Omega, un client lui a confié une montre d’un horloger indépendant d’une valeur de CHF 75 000. C’était six mois après le lancement du site et son premier « carton » avec une marge bénéficiaire sept fois supérieure à celles enregistrées jusque-là. Pour Silas Walton, ce fut une révélation, d’autant que le créneau semblait totalement vierge.

Philippe Dufour Grande et Petite Sonnerie N°3 en or rose vendue pour 7,8 millions de dollars sur le site A Collected Man

« Il y a six ans, si vous achetiez des montres d’horlogers indépendants, vous étiez censé perdre de l’argent, explique-t-il. Personnellement, j’avais fait mes petites recherches et je comprenais bien le risque de me lancer dans cette aventure. Mais comme j’étais passablement néophyte dans le domaine et donc peu influencé par l’industrie horlogère, j’y ai surtout vu une opportunité d’investissement avec des marges bénéficiaires importantes à la clé. Nous avons donc poursuivi avec ce modèle d’affaires, en gagnant peu à peu la confiance des “indépendants” et en vendant leurs montres en consignation, fournies soit par des collectionneurs, soit par les horlogers eux-mêmes. » Fondé en 2014, le site A Collected Man réalise aujourd’hui un chiffre d’affaires de quelque CHF 21 millions.

Les membres de l’Académie horlogère des créateurs indépendants en 2017

Qui se souvient de la fondation de l’Académie horlogère des créateurs indépendants (AHCI) ? C’était en 1985 et, à l’époque, personne ne semblait guère s’en soucier. Le stand de l’AHCI, présent à Baselworld depuis 1987, a certes d’emblée suscité de l’intérêt, mais davantage guidé par de la curiosité que par une foi inébranlable en l’avenir de ces idéalistes inconnus. La création de Time Aeon en 2006, un peu plus proche de nous – une initiative de Philippe Dufour, Vianney Halter, Kari Voutilainen, Robert Greubel et Stephen Forsey –, a ensuite commencé à éveiller les esprits. L’objectif mis en avant par ces créateurs indépendants était de défendre l’art horloger. « La valeur d’une entreprise n’est pas dans ses CNC, s’insurgeait alors Philippe Dufour. La technologie, les Chinois la maîtrisent aussi bien que nous. Si nous ne prenons pas garde à perpétuer le savoir-faire manuel, le travail créatif, la Suisse n’offrira bientôt rien de plus que les Asiatiques. »

Time Aeon Naissance d’une montre Chapitre 1

Qui, aujourd’hui, parmi les amateurs de garde-temps, ignore encore l’existence de l’AHCI et de sa trentaine de membres ? Qui ignore les projets menés à bien par Time Aeon sur la transmission des savoirs horlogers avec les projets « Naissance d’une montre » ? En intégrant le Salon International de la Haute Horlogerie en 2016, ces créateurs faisaient encore un pas supplémentaire en termes de notoriété. Quelque cinq ans plus tard, on peut aujourd’hui parler de consécration. « Nous constatons un énorme intérêt pour quelques marques indépendantes qui fabriquent entre 25 et 200 montres par an, rapporte Leon Adams, propriétaire de Cellini, détaillant horloger à New York. Des pièces éminemment désirables parce qu’elles offrent une esthétique unique, parce qu’elles sont produites en très petites séries et parce qu’elles proviennent d’artisans parmi les meilleurs au monde. »

Voutilainen Yozakura

Talent, audace, tour de main, maîtrise technique : les indépendants ont prouvé que l’on pouvait aussi voir l’horlogerie par le bout de la lorgnette artisanale avec une originalité débridée. Financièrement, cette démarche n’est probablement pas à la portée de tout un chacun mais pas non plus réservée uniquement aux plus fortunés. De quoi entretenir le rêve et apporter la preuve que la mesure du temps, malgré ses siècles d’histoire, sait encore se réinventer. « Acheter une montre auprès d’un horloger indépendant de nos jours, c’est comme acheter un tableau à un artiste vivant, déclare Rémi Guillemin, responsable du département horloger chez Christie’s Genève. Vous pouvez vraiment suivre son travail et même entrer en contact avec lui. Cet aspect humain, c’est précisément ce que les collectionneurs recherchent vraiment. »

Bart (à gauche) et Tim Grönefeld

C’est cet aspect « art horloger » qui fait aujourd’hui grimper les encans à des prix stratosphériques. Comme le disent bien Aurel Bacs et Alexandre Ghotbi, chevilles ouvrières des enchères horlogères de Phillips avec conjointement Bacs & Russo, « Philippe Dufour est l’équivalent horloger de Michel-Ange. Il est une icône vivante, et ses créations sont aussi convoitées que les œuvres des plus grands artistes de notre temps. » Et ce qui est vrai de Philippe Dufour l’est assurément pour un nombre de plus en plus important de créateurs. Grönefeld pourra certainement en témoigner.

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